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Entretien avec Marie Monnet — Justice restaurative

21 octobre 2026

Avocate au barreau de Paris, docteure en droit et en théologie, rectrice de Domuni-Universitas, Marie Monnet publie en octobre 2026 chez Domuni-Press Justice restaurative. Fondements, pratiques et méthodes. Né de conférences données à Toulouse, Bruxelles et Tours, ce livre présente une autre manière de rendre justice, qui ne remplace pas le procès mais vient le compléter. Entretien.

« Une décision de justice ne clôt pas toujours ce qu'elle tranche »

Vous êtes avocate, vous enseignez le droit. Pourquoi un livre sur la justice restaurative ?

Parce que l'expérience m'a appris qu'une décision de justice ne clôt pas toujours ce qu'elle tranche. Je ne récuse pas le droit pénal : il qualifie les faits, établit les responsabilités, prononce des peines, et cette réponse est nécessaire. Mais une victime peut sortir d'un procès sans avoir été entendue. Un condamné peut purger sa peine sans avoir mesuré le mal qu'il a fait. Et parfois, il n'y a pas de procès du tout : les faits sont prescrits, l'auteur est décédé ou inconnu, la plainte a été classée. La victime reste alors seule avec ce qu'elle a subi.

Votre livre s'ouvre sur une rencontre. Pourquoi ce choix ?

Parce que la justice restaurative ne commence ni par une règle ni par une sanction, mais par une rencontre. Une mère dont le fils avait été tué a accepté de rencontrer un détenu condamné pour un homicide semblable. Ce n'était pas le meurtrier de son fils. Il n'avait rien à défendre, aucune peine n'était en jeu. Il a raconté la violence, puis la lente prise de conscience du mal commis. À la fin, elle a dit : « Pour la première fois, j'ai l'impression que quelqu'un m'a répondu. » Rien n'était réparé au sens strict. Mais une parole avait circulé.

Que reprochez-vous à la justice pénale ?

Rien, en tant que telle : elle est une conquête de la civilisation. Elle a remplacé la vengeance, qui n'a pas de fin, par un tiers qui juge. Mais elle a ses angles morts. Le procès oppose l'État à l'accusé, et la victime y reste souvent périphérique. Ses questions les plus brûlantes, « pourquoi moi ? », « cela peut-il recommencer ? », restent sans réponse. Le lien social n'est pas restauré. Et la récidive reste élevée : 59 % des personnes sorties de prison en 2016 ont été de nouveau condamnées dans les quatre ans.

Deux vérités, quatre piliers

Comment définiriez-vous la justice restaurative ?

Comme un changement de regard. Howard Zehr, l'un de ses pionniers, parlait d'un « changement de lunettes ». Pour la justice pénale classique, le crime est d'abord une violation de la loi. Pour la justice restaurative, il est d'abord une atteinte à des personnes et à des relations. Ce qui est brisé, ce n'est pas seulement une règle, c'est aussi une dignité, une confiance.

Vous parlez de « deux vérités ». Lesquelles ?

La vérité des faits d'abord, que le procès établit avec ses règles de preuve et le principe du contradictoire. Elle est indispensable. Mais il existe une autre vérité, que j'appelle relationnelle : elle ne dit plus seulement ce qui s'est passé, mais ce que cela a fait. Les nuits sans sommeil, la peur de sortir, la honte. Une telle vérité ne se prouve pas, elle se confie. Les deux ne s'opposent pas : la seconde suppose la première et l'accomplit.

Sur quoi repose la démarche ?

Sur quatre piliers : la vérité des faits, l'engagement personnel, la restauration des liens et la dimension communautaire. On cite volontiers les trois premiers. Le quatrième est souvent oublié, alors qu'il est décisif. Un crime ne touche pas seulement une victime : il blesse une famille, un quartier, une paroisse. La responsabilité d'un acte appartient à son auteur, mais la reconstruction appartient à tous. C'est ce qui distingue la justice restaurative d'une simple médiation à deux.

Levinas, Girard, Ricœur : pourquoi ces trois philosophes ?

Parce qu'ils aident à comprendre sa force. Levinas montre que le visage d'autrui m'oblige avant toute règle : dans la rencontre, la victime cesse d'être un dossier, l'auteur cesse d'être un cas. Girard décrit la tentation du bouc émissaire, qui guette toute communauté blessée. Ricœur voit dans le jugement l'instauration d'une « juste distance », que la rencontre restaurative vient travailler : elle rapproche, sans supprimer la distance.

« Cette rigueur n'est pas une froideur »

Concrètement, comment se déroule une rencontre ?

On l'imagine volontiers comme une conversation spontanée. C'est tout le contraire. C'est un dispositif pensé dans ses moindres détails, encadré par des professionnels formés. Cette rigueur n'est pas une froideur : elle est la condition de la sécurité, et donc de la liberté de la parole. Il y a quatre temps. La demande d'abord, toujours libre : on peut dire oui, puis non, sans avoir à s'en justifier. Puis la préparation, la phase la plus longue, souvent plusieurs mois d'entretiens individuels. Ensuite la rencontre elle-même. Enfin le temps d'après.

Pourquoi une préparation si longue ?

Parce qu'il faut s'assurer que chacun vient pour de bonnes raisons et qu'aucune nouvelle blessure ne sera infligée. Les entretiens permettent de déceler les attentes irréalistes ou dangereuses : une victime qui espère secrètement humilier, un auteur qui cherche surtout un avantage pour sa libération. Tout se joue dans l'attention. Beaucoup de victimes disent que ce qui les a aidées, avant même la rencontre, c'est d'avoir été écoutées longuement, sans être interrompues. Et beaucoup d'auteurs découvrent qu'ils n'avaient jamais été écoutés ainsi.

La victime rencontre-t-elle son agresseur ?

Pas nécessairement, et mon livre s'attache surtout aux rencontres où ce n'est pas le cas. Dans les rencontres détenus-victimes, un petit groupe de victimes rencontre un petit groupe d'auteurs condamnés pour des faits de même nature, avec deux animateurs et deux bénévoles qui représentent la société civile. La victime peut poser ses questions à quelqu'un qui peut y répondre de l'intérieur, sans affronter son propre agresseur. Et une victime qui ne rencontre jamais personne n'a pas échoué : la justice restaurative ne se mesure pas au nombre de rencontres.

Le droit, l'Église, et ce qui vient après

Que prévoit le droit ?

En France, la loi du 15 août 2014 a créé l'article 10-1 du Code de procédure pénale : une mesure de justice restaurative peut être proposée à tous les stades de la procédure, y compris pendant l'exécution de la peine. Les conditions sont exigeantes : les faits doivent être reconnus, les personnes doivent consentir expressément, et un tiers indépendant et formé conduit la démarche. On y retrouve, en langage juridique, les piliers que je décris. La Belgique a été pionnière : depuis la loi du 22 juin 2005, la médiation peut être demandée à tout moment.

Et quand il n'y a pas de procès possible ?

C'est la grande question, et l'Église catholique en a fourni l'exemple le plus développé. La commission Sauvé a constaté en 2021 que l'immense majorité des abus ne pourraient jamais être jugés, parce que les auteurs étaient morts ou les faits prescrits. Deux instances sont nées de ses recommandations, l'INIRR et la Commission reconnaissance et réparation, qui se réclame explicitement de la justice restaurative. Elles ont montré qu'une reconnaissance est possible hors du procès. En Belgique, le centre d'arbitrage créé après 2010 a traité 628 demandes, et plus de 80 % des victimes y ont choisi la conciliation plutôt que la décision d'un tiers.

Vous êtes vous-même engagée dans ce domaine.

Oui. Je suis membre fondatrice de l'association Justice Autrement, fondée en 2022 à l'initiative de Thérèse de Villette. Car la reconnaissance et la réparation ne disent pas tout : certaines personnes ont besoin de rencontrer, de parler, d'entendre une réponse. Nous proposons des Rencontres offenseurs-victimes, ouvertes à toute personne concernée par des abus sexuels, commis ou non dans le cadre de l'Église. La démarche est gratuite et n'apporte aucun avantage matériel. Ce qui est en jeu est d'un autre ordre : retrouver sa dignité, ne plus être réduit à une étiquette, celle de victime ou celle d'agresseur.

« Une justice plus humaine, et très exigeante »

On objecte souvent qu'il s'agit d'une justice trop douce.

C'est l'objection la plus répandue, et l'expérience la dément. Il est souvent plus facile pour un condamné de purger une peine que d'entendre des victimes dire ce qu'un acte semblable au sien a fait de leur vie. Le procès permet de se défendre, de se taire, de contester. La rencontre ne laisse aucune échappatoire. Comme le dit Thérèse de Villette, cette justice est seulement plus humaine, et elle est très exigeante.

Est-elle efficace ?

Les études sont nuancées mais nettes. Une méta-analyse publiée en 2025 observe une baisse d'environ 17 % du risque de récidive et une nette amélioration de la satisfaction des victimes comme des auteurs. Ce n'est pas une solution miracle : les bénéfices sont réels, surtout pour les victimes, et l'effet sur la récidive est positif mais limité. Il est d'ailleurs plus marqué lorsque la rencontre s'ajoute au procès que lorsqu'elle le remplace. La justice restaurative donne le meilleur d'elle-même à côté de la justice pénale, non à sa place.

Y a-t-il des situations où elle ne convient pas ?

Oui, et il faut être très clair. Là où il y a violence, emprise, abus, maltraitance d'un enfant ou d'une personne vulnérable, la première exigence n'est pas la réconciliation, mais la protection des personnes et le recours à la justice. Trop de familles et trop d'institutions, l'Église n'a pas été la dernière, ont voulu « régler cela entre nous ». La justice restaurative vient après la protection et à côté de la justice, jamais à leur place.

Votre livre fait une large place à la Bible. La justice restaurative est-elle chrétienne ?

Elle n'est pas une invention chrétienne, mais elle retrouve, sans toujours le savoir, une très vieille intuition biblique. Joseph pardonne à ses frères après les avoir entendus reconnaître leur faute. Zachée nomme lui-même ses torts et rend plus qu'il n'a pris. Mais j'insiste sur un point : la miséricorde ne doit jamais servir à couvrir le mal. Le pardon appartient à la victime. Nul ne peut l'exiger d'elle.

Ce livre s'adresse-t-il seulement aux juristes ?

Non. Le dernier chapitre parle des blessures ordinaires, celles qu'on tait dans les familles, les équipes, les communautés. Face à un conflit, nous cherchons spontanément qui a tort et qui a raison. La question restaurative est autre : qui a été blessé, de quoi a-t-il besoin, et qui peut y répondre ? Restaurer, ce n'est pas toujours revenir à la relation d'avant. C'est parfois seulement pouvoir s'asseoir à la même table. Mais c'est croire que la vérité, lorsqu'elle est dite et reçue, peut relever plutôt qu'écraser.

Marie Monnet, Justice restaurative. Fondements, pratiques et méthodes, Domuni-Press, coll. « Droit », octobre 2026.