On est le mauvais garçon qu’on peut
Auteur: Patrice Sabater
Nicolas Fargues, On est le mauvais garçon qu’on peut. Ed. POL, Paris 2025. 144 pages (16 €)
Avec « On est le mauvais garçon qu’on peut », Nicolas Fargues abandonne le roman autofictionnel sentimental auquel il avait habitué ses lecteurs pour proposer un texte hybride, à mi-chemin entre le journal de terrain, le carnet d’observation et l’essai moral. Il propose un texte singulier, situé entre le journal de terrain, le récit autobiographique et la réflexion morale. Le livre est né d’une expérience concrète : pendant sept mois, l’auteur a animé des ateliers d’écriture à la Santé. De cette immersion, à partir des notes prises au fil des séances, il compose un récit fragmentaire où s’entremêlent observations du monde carcéral, portraits de détenus, réflexions sur la peur sociale et interrogations sur sa propre position d’écrivain. Que cherche réellement un écrivain lorsqu’il s’approche des marges sociales ? Comprendre les autres ? Se confronter à sa peur ? Ou simplement nourrir son œuvre ? Le texte ne suit pas une intrigue traditionnelle. Il fonctionne plutôt comme une succession de scènes, de dialogues et de notations rapides. La prison est rythmée par les contrôles, les portes qui s’ouvrent et se ferment, les déplacements surveillés et les tensions permanentes. L’écriture reproduit cette sensation d’enfermement fragmenté.
Un « livre de prison » qui refuse les clichés humanitaires
Le premier mérite du texte est d’éviter presque tous les poncifs du « récit engagé » sur la prison. L’un des aspects les plus remarquables du livre est son refus du pathos humanitaire. L’auteur ne cherche jamais à apparaître comme un sauveur culturel venant réhabiliter les détenus grâce à la littérature. Au contraire, il souligne constamment l’ambiguïté de sa position. Il est un visiteur protégé. Il peut quitter la prison à tout moment. Il transforme cette expérience en matériau littéraire. Cette lucidité donne au livre une honnêteté rare. Il ne cherche jamais à se présenter comme un écrivain héroïque venant « sauver » les détenus grâce à la littérature. Au contraire, il insiste constamment sur l’ambiguïté de sa démarche. Il reconnaît être attiré par cet univers autant par curiosité personnelle que par véritable engagement social. Cette lucidité donne au livre une tonalité très honnête. Le narrateur est attentif à ses propres contradictions, à la peur des détenus, au désir d’être accepté par eux, à la conscience de transformer cette expérience en matériau littéraire. Très tôt, il reconnaît que sa présence en prison relève autant de la curiosité personnelle que d’un quelconque idéal social. Il parle même d’un « encanaillement de planqué », formule révélatrice de son auto-ironie. Le texte devient alors passionnant parce qu’il ne cherche jamais à purifier moralement son narrateur. En observant les détenus, il s’observe aussi en train de les observer. Cette mise en abyme permanente constitue le cœur du livre.
Une prison montrée dans sa banalité quotidienne
Contrairement à beaucoup de récits carcéraux centrés sur la violence spectaculaire, il s’intéresse surtout au quotidien, aux procédures administratives, aux couloirs, aux portes, aux attentes, aux discussions absurdes, aux petites stratégies de survie. La prison apparaît moins comme un lieu exceptionnel que comme un espace saturé de routines et de tensions latentes. Cette banalité produit un effet très fort. Elle rappelle que l’enfermement est d’abord une organisation minutieuse du temps, du corps et des déplacements. Les détenus ne sont jamais transformés en figures théoriques de la criminalité ou de l’exclusion sociale. Ils existent à travers leurs voix parfois drôles, parfois agressives, et souvent contradictoires. Le livre montre ainsi une humanité extrêmement diverse, où coexistent violence réelle, besoin de reconnaissance, solitude, vantardise, humour…, peur. Cette dimension réflexive donne beaucoup de profondeur au texte. Il ne cherche pas à opposer les « bons » et les « mauvais », mais à montrer des individus traversés par des contradictions morales.
… elle est aussi un espace queer
La prison occupe une place centrale dans l’imaginaire queer moderne. Elle apparaît comme un lieu de marginalité masculine, un espace où les normes sociales ordinaires sont suspendues, un théâtre des hiérarchies viriles, un territoire de fantasmes et de violence. Nicolas Fargues reprend cet héritage, mais en le déconstruisant. Il refuse absolument toute romantisation criminelle. Les détenus ne deviennent jamais des héros poétiques de la transgression. Ils restent parfois brutaux, manipulateurs, misogynes, agressifs ou simplement ordinaires. Cette absence de mythification est essentielle. Elle inscrit le livre dans une littérature queer contemporaine plus lucide sur les rapports de pouvoir masculins. Chez Genet, la prison était un espace de sublimation érotique et politique. Chez lui, elle devient plutôt un espace de malaise social et de désorientation identitaire. Le narrateur ne désire pas « devenir » ces hommes. Il veut comprendre pourquoi ils l’attirent autant psychologiquement.
Une réflexion queer sur la masculinité
Le véritable sujet du livre est peut-être la masculinité contemporaine. L’auteur appartient à une bourgeoisie intellectuelle relativement pacifiée : monde des livres ; maîtrise du langage ; contrôle émotionnel ; respectabilité culturelle. Face à lui, les détenus incarnent d’autres formes de masculinité physiques, violentes impulsives, et les codées par la domination virile. Le livre explore alors une tension fondamentale : le désir bourgeois de proximité avec une masculinité perçue comme plus « authentique ». Cette dynamique traverse une grande partie de la littérature queer masculine contemporaine. Chez Édouard Louis par exemple, les rapports entre classes sociales passent constamment par le corps masculin et les modèles de virilité. Chez Didier Eribon, la honte sociale et sexuelle se mêle à la question de l’appartenance de classe. Lui, s’inscrit indirectement dans cette lignée. Il ne parle pas explicitement d’homosexualité, mais il montre comment certains hommes deviennent des objets de fascination identitaire. Le regard porté sur les détenus dépasse donc la simple curiosité sociologique. Il révèle une crise plus profonde du sujet masculin bourgeois contemporain.
Une œuvre située à la frontière du queer
À première vue, le roman ne semble pas appartenir explicitement à la littérature queer. Le livre ne raconte ni un Coming out, ni une histoire d’amour homosexuelle, ni une revendication identitaire au sens classique. Pourtant, replacé dans le contexte de la littérature queer contemporaine, le texte prend une dimension particulièrement intéressante. À travers son exploration de la marginalité masculine, des rapports de classe, et des zones ambiguës du désir social, le jeune auteur propose un livre profondément traversé par des problématiques queer, même si elles restent souterraines, diffuses et souvent inavouées. Il rejoint ainsi une tendance importante de la littérature queer actuelle. Celle, par exemple, qui ne définit plus l’expérience queer uniquement par l’orientation sexuelle déclarée, mais par un rapport trouble aux normes masculines, aux hiérarchies sociales et aux identités dominantes.
Il s’agit d’un livre sur la prison, les détenus et le regard bourgeois porté sur le monde carcéral, mais très vite, autre chose apparaît. On trouve une tension constante entre attirance et peur face à ces hommes enfermés. Le texte est traversé par une fascination pour les corps masculins, une attention presque sensuelle aux voix, aux attitudes, aux gestes, une recherche d’approbation masculine, une curiosité envers des formes de virilité radicales ou marginales. Il ne formule jamais cela en termes explicitement sexuels. Cette ambiguïté rapproche le texte d’une certaine tradition littéraire queer française où le désir circule moins par l’aveu que par la tension implicite. Chez certains auteurs comme Abdellah Taïa, le rapport aux hommes « dangereux », populaires ou marginalisés devient aussi une interrogation sur sa propre place sociale et sexuelle.
Une esthétique queer de l’ambiguïté
La perspective queer est intéressante dans le fait qu’il amène à un refus des catégories fixes. Il refuse le discours militant explicite, l’identité sexuelle stable, les positions morales claires, les oppositions simples entre dominants et dominés. Tout fonctionne dans l’entre-deux : fascination et peur, empathie et distance, culpabilité et plaisir, rejet et attirance. Cette esthétique de l’ambivalence est profondément queer. Elle s’oppose aux récits identitaires plus affirmatifs qui ont longtemps dominé les représentations LGBTQ+. La littérature queer contemporaine tend justement à explorer les contradictions du désir, les identifications troubles, les rapports de classe dans les sexualités, les zones grises de la masculinité. Sous cet angle, l’auteur écrit un texte beaucoup plus queer qu’il n’y paraît.
L’écriture du texte contribue fortement à l’efficacité du livre.
Une sobriété évite tout sensationnalisme, même lorsque le texte aborde des crimes graves ou des récits traumatiques, le ton reste maîtrisé. Il ne sert jamais à minimiser la violence du monde carcéral, mais plutôt à montrer les décalages absurdes du quotidien pénitentiaire. Certaines anecdotes comme l’épisode des kebabs introduits clandestinement dans la prison révèlent une forme de complicité fragile entre l’auteur et les détenus. Au-delà de la prison, le livre développe une réflexion plus large sur la culpabilité sociale et les hiérarchies morales. Nicolas Fargues suggère qu’il existe différentes formes de transgression, plus ou moins visibles selon les milieux sociaux. Les détenus purgent des peines officielles. Lui-même reconnaît ses propres ambiguïtés, ses mensonges mineurs et sa manière d’utiliser les autres pour écrire. L’auteur restitue leurs paroles, leurs contradictions, leurs tentatives parfois maladroites d’écrire sur eux-mêmes. Certains participent aux ateliers uniquement pour obtenir des remises de peine, d’autres découvrent progressivement une forme d’expression plus intime. Plusieurs passages montrent comment l’écriture devient un moyen inattendu de faire surgir des souvenirs traumatiques ou des émotions habituellement dissimulées. Il réécrit des dialogues et des réflexions qui composent un portrait complexe de l’univers carcéral. Le résultat est un livre bref mais dense, traversé par une question centrale. Le romancier capte avec précision l’humour des détenus, leur violence verbale, leur besoin de reconnaissance, leurs stratégies sociales, leur vulnérabilité cachée. La prison apparaît alors moins comme un lieu spectaculaire de violence permanente que comme un espace de frustrations, d’attentes et de rapports humains complexes.
Une réflexion très fine sur la peur sociale
L’un des thèmes les plus intéressants du livre est la peur. L’auteur reconnaît sans détour son appréhension face aux détenus, notamment ceux issus de milieux qu’il connaît peu : jeunes hommes violents, délinquance urbaine, profils imprévisibles. Mais le texte montre aussi comment cette peur se transforme progressivement. La prison agit paradoxalement comme un espace sécurisé où les détenus n’ont plus besoin de jouer certains rôles sociaux. Il explique qu’il approche ces « loups urbains » dans des conditions où ils sont temporairement désarmés socialement. Cette idée est centrale. La prison devient un lieu où les masques sociaux tombent partiellement. Le livre interroge ainsi les frontières entre peur réelle et préjugé de classe, l’attrait bourgeois pour la marginalité, le désir d’être accepté par ceux qu’on redoute. Cette ambiguïté morale donne au texte toute sa richesse. La prison apparaît comme un univers discontinu, rythmé par des interruptions permanentes (contrôles, fermetures de portes, déplacements, tensions soudaines). L’auteur possède un vrai talent pour saisir les contradictions psychologiques dans une simple phrase. Plusieurs portraits de détenus sont très bien construits en quelques lignes seulement.
Le véritable sujet : la culpabilité bourgeoise
Au fond, le livre parle peut-être moins de la prison que de la conscience bourgeoise contemporaine. Nicolas Fargues appartient clairement à un milieu intellectuel privilégié, et le livre montre constamment son inconfort face à cette position. Il sait que son expérience de la prison reste limitée. Il peut transformer la souffrance des autres en littérature, son empathie comporte une part de narcissisme. Là où beaucoup d’écrivains chercheraient à se donner le beau rôle humaniste, il expose ses contradictions sans chercher à les résoudre. Chacun possède ses propres formes de transgression, la respectabilité sociale n’efface pas les ambiguïtés morales, il existe différentes manières d’être du « mauvais côté ». L’ouvrage devient autant une enquête sur la prison qu’une exploration du regard bourgeois porté sur la délinquance et l’exclusion. Les détenus ne sont jamais réduits à des stéréotypes.
Une déconstruction du regard bourgeois sur les marges
Le livre dialogue aussi avec une question centrale de la littérature queer moderne :
comment représenter les marges sans les consommer symboliquement ? Le narrateur sait qu’il risque constamment. Le voyeurisme social, la récupération littéraire de la souffrance des autres. Cette conscience réflexive rapproche l’auteur de nombreux auteurs queer contemporains qui interrogent leurs propres privilèges culturels. Là encore, la comparaison avec Hervé Guibert (mort du Sida, qui avait instrumentalisé sa maladie) est intéressante. Ce dernier faisait constamment de son propre regard un objet d’analyse morale. Chez lui, cette autosurveillance devient presque obsessionnelle. Pourquoi suis-je fasciné par ces hommes ? Qu’est-ce que je cherche ici ? Suis-je en train d’utiliser leur existence pour nourrir mon œuvre ? Le texte ne résout jamais complètement ces questions. Et, c’est précisément ce qui lui donne sa puissance.
Personne n’est totalement innocent, totalement cohérent ni totalement transparent à lui-même.
Contrairement à beaucoup de récits queer historiques fondés sur la révélation de soi, l’affirmation identitaire, et la libération sexuelle. Le roman repose sur une logique inverse, celle du doute permanent. Le narrateur n’accède jamais à une vérité stable sur lui-même. L’auteur refuse la catharsis et la résolution psychologique. Cette absence de conclusion claire est très représentative d’une certaine littérature queer contemporaine post-identitaire, est plus intéressée par les fractures intérieures, les contradictions sociales, les désirs inclassables, les identités mouvantes. Nicolas Fargues ne politise jamais explicitement les questions sexuelles ou masculines. Le livre reste centré sur le regard d’un homme bourgeois blanc. La fascination pour les masculinités marginales peut parfois rappeler certains fantasmes classiques de la culture gay masculine autour du « mauvais garçon » viril et dangereux. Le livre n’idéalise jamais complètement ce fantasme.
« On est le mauvais garçon qu’on peut » est un livre discrètement mais profondément queer
C’est un texte difficile à classer, et précisément c’est ce qui fait son intérêt dans le champ de la littérature queer contemporaine. Sous son apparence de journal de prison, le livre explore en réalité les ambiguïtés du regard masculin, les tensions entre classe sociale et virilité, les formes diffuses du désir, et la fragilité identitaire du sujet bourgeois contemporain. Nicolas Fargues y rejoint une tradition queer française fondée moins sur l’affirmation identitaire que sur le trouble, l’ambivalence et l’auto-analyse. Le livre ne cherche jamais à définir clairement ce qu’il est. Et, c’est peut-être sa qualité la plus profondément queer. Le roman n’est pas une analyse sociologique approfondie de l’institution carcérale. Il réussit à parler de la prison sans héroïsme, sans voyeurisme et sans simplification idéologique. Le livre impressionne surtout par sa capacité à maintenir ensemble empathie et distance, humour et malaise, humanité et lucidité. Cette tension constante donne au récit sa véritable puissance littéraire.
« On est le mauvais garçon qu’on peut » est un livre intelligent, inconfortable et souvent très juste. L’auteur écrit sur la prison sans héroïsme, sans voyeurisme et sans posture morale simplificatrice. Le texte impressionne particulièrement par sa lucidité sur les rapports de classe, sa réflexion sur la peur, son humour mélancolique, et son honnêteté narcissique presque brutale. Ce n’est ni un manifeste humanitaire ni une enquête journalistique, mais plutôt une exploration des zones grises de l’empathie et de la conscience sociale. À travers ces notes de prison, l’auteur pose finalement une question profondément littéraire et morale que signifie regarder les autres sans jamais cesser de se regarder soi-même ? L’un des aspects les plus intéressants du livre est son refus absolu d’un « romantisme carcéral ». L’auteur ne transforme jamais les détenus en héros tragiques ou en victimes idéalisées. Il montre au contraire leur violence réelle, leurs manipulations, leurs contradictions, et leurs moments de vulgarité ou de cruauté. Mais il refuse tout autant de les réduire à leurs crimes. Cette position d’équilibre est difficile à tenir et explique la force morale du livre. Le texte évite ainsi deux pièges opposés le misérabilisme compassionnel, et le goût pour le sensationnalisme pour la criminalité. Haut du formulaireBas du formulaire
