MyDomuni
DOMUNI UNIVERSITAS

Ligne de feu

3 octobre 2026 | resena
Ligne de feu

Auteur: Patrice Sabater

Arturo Pérez-Reverte, Ligne de feu, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2026, 656 pages. (25 €)

Arturo Pérez-Reverte revient sur l’un des épisodes les plus meurtriers de la Guerre civile espagnole : la bataille de l’Èbre, commencée dans la nuit du 24 au 25 juillet 1938. Ce livre avait été publié en Espagne en 2020 sous le titre Línea de fuego. Ce roman paraît aujourd’hui en France chez Gallimard. L’auteur choisit de raconter cette bataille non depuis les états-majors ou les grandes figures politiques, mais depuis ceux qui la vivent : soldats, infirmières, officiers, journalistes, jeunes recrues et combattants aguerris. Le résultat est un vaste roman choral qui cherche moins à expliquer la Guerre civile qu’à faire éprouver ce qu’elle fut pour ceux qui se trouvèrent « en première ligne ».

Le dispositif romanesque est original. Le village de Castellets del Segre est imaginaire, de même que plusieurs unités et personnages, mais ils sont inscrits dans un cadre historique parfaitement réel. Cette combinaison permet à l’auteur de transformer la bataille de l’Èbre en une sorte de laboratoire humain. La fiction ne prétend pas remplacer l’Histoire. Elle donne des visages à ceux que les archives et les statistiques ont tendance à réduire à des nombres. C’est probablement la grande réussite de Ligne de feu. Arturo Pérez-Reverte sait faire entrer le lecteur dans la matérialité de la guerre… « au ras du sol ». La poussière, la chaleur, la fatigue, les explosions, les blessures, la peur et l’attente composent une expérience presque physique. L’écrivain possède un sens très concret du combat. La guerre n’est pas une abstraction idéologique. Elle est d’abord une expérience du corps.

Cette attention au corps permet aussi de restituer la jeunesse des combattants. Beaucoup sont très jeunes. Ils ont encore une famille, des souvenirs d’enfance, des amours, des habitudes, parfois une conscience politique fragile. La guerre les fait brutalement entrer dans l’âge adulte. Elle leur vole une part de leur existence avant même qu’ils aient pu la vivre. Le roman est ainsi moins une épopée héroïque qu’une anti-épopée. Le courage existe, mais il ne donne pas de sens à la mort. Les actes de courage ne suppriment ni la peur ni l’absurdité du combat. L’homme courageux peut mourir de la même manière que l’homme terrorisé. Dans cette perspective, l’auteur rejoint une tradition importante du roman de guerre : montrer que l’héroïsme individuel ne suffit jamais à justifier la guerre elle-même.

L’une des particularités du livre est de faire entendre les voix des deux camps. Républicains et nationalistes apparaissent comme des êtres humains, avec leurs convictions, leurs doutes, leurs lâchetés et leur courage. Cette construction chorale constitue à la fois la richesse et la principale difficulté du roman. Elle permet d’éviter une représentation simpliste de la Guerre civile. Un « Républicain » n’est pas nécessairement un militant idéologique convaincu ; un combattant nationaliste n’est pas nécessairement un fanatique. Les motivations individuelles sont multiples. Certains combattent par conviction, d’autres par fidélité familiale, d’autres encore parce qu’ils ont été mobilisés. Mais cette symétrie narrative pose une question essentielle. Peut-on humaniser également les combattants sans donner l’impression que les deux camps sont historiquement équivalents ?

La réponse demande une distinction entre trois niveaux. Il peut exister une égalité de dignité entre les personnes ; il peut y avoir une symétrie littéraire des points de vue ; mais cela ne signifie pas nécessairement une équivalence des causes politiques ou des responsabilités historiques. C’est là que Ligne de feu appelle une lecture critique. Certains commentateurs espagnols ont reproché à Pérez-Reverte de trop « aplanir » les différences idéologiques entre les camps et de transformer progressivement le conflit politique en affrontement entre hommes également victimes de la guerre. Le roman est sans doute « trop » pédagogique, et le risque pourrait se situer dans une représentation qui finit par neutraliser les différences politiques du conflit. Cette réserve est importante. La Guerre civile espagnole n’est pas seulement une histoire de souffrances partagées. Elle est aussi une histoire de soulèvement militaire contre la République, de confrontation de projets politiques, de violences, de répressions et de responsabilités différenciées. Reconnaître la peur ou le courage d’un combattant nationaliste ne revient pas à considérer comme équivalent le projet politique auquel il appartenait. De la même manière, rappeler les violences commises dans le camp républicain ne permet pas d’effacer le contexte général dans lequel elles se produisirent.

La force du roman est justement de rendre possible cette distinction. Il ne cherche pas tant à « équilibrer » l’Histoire qu’à regarder les individus qui la subissent. Il a lui-même défendu cette volonté de se placer au niveau des combattants plutôt qu’à celui des discours idéologiques. Ce livre est avant tout une œuvre de mémoire. Le romancier cherche à sauver de l’oubli ceux dont les noms n’ont pas été retenus. Il invente des personnages afin de rendre vraisemblable une expérience vécue par des milliers d’hommes et de femmes. Cette démarche rejoint une évolution importante de la littérature contemporaine espagnole consacrée à la Guerre civile. Après les récits centrés sur les grands événements et les grandes figures, de nombreux écrivains se sont attachés aux mémoires familiales, aux anonymes, aux victimes, aux exilés et aux descendants. La fiction devient alors un instrument de transmission.

Arturo Pérez-Reverte emprunte cependant un chemin différent : il revient au champ de bataille. Là où d’autres écrivains interrogent les conséquences de la guerre plusieurs décennies plus tard, il veut montrer la guerre au moment où elle se déroule. Son roman est donc une tentative de faire sentir le présent de la catastrophe.

Le fleuve Èbre devient dans cette perspective beaucoup plus qu’un décor. Il est une frontière, un obstacle, une promesse et finalement une sorte de tombeau. Le paysage lui-même devient mémoire. Les chemins, les collines et les villages portent les traces d’une violence que les générations suivantes devront apprendre à déchiffrer. Cette dimension donne au roman une résonance particulière aujourd’hui. La Guerre civile appartient désormais à une mémoire largement transmise par ceux qui n’y ont pas assisté. Les témoins disparaissent ; les archives demeurent ; les familles tentent de reconstruire des histoires interrompues. La littérature intervient alors dans les espaces laissés vacants par le silence. Mais elle ne doit pas être confondue avec l’Histoire. Le Castellets del Segre de l’auteur n’est pas un lieu historique. C’est un lieu littéraire. Ses personnages ne sont pas des témoins retrouvés dans une archive : ils sont des constructions romanesques. Pourtant, leur fiction permet d’approcher quelque chose de vrai. L’expérience humaine de la guerre. C’est cette vérité-là que Ligne de feu recherche.

Le roman n’est toutefois pas exempt de faiblesses. Son abondance de personnages, de détails militaires et de scènes de combat peut parfois ralentir la narration. Certaines figures semblent davantage destinées à représenter une catégorie qu’à acquérir une véritable profondeur psychologique. La volonté de tout expliquer au lecteur produit parfois un effet didactique. Mais ces réserves n’annulent pas la puissance du projet.

Car le véritable sujet de Ligne de feu n’est peut-être finalement pas la bataille de l’Èbre. C’est la mémoire des hommes qui l’ont faite.

L’auteur, en fin de compte, nous oblige à regarder autrement les mots « républicain » et « nationaliste ». Derrière les catégories collectives, il y avait des individus. Certains avaient choisi ; d’autres avaient été entraînés. Certains étaient convaincus ; d’autres hésitaient. Tous pouvaient avoir peur. Tous pouvaient souffrir. Cette humanisation est précieuse, à condition de ne pas devenir une équidistance historique.

Il faut donc maintenir ensemble deux vérités : les combattants peuvent être humainement égaux dans leur dignité, sans que les causes pour lesquelles ils combattent soient historiquement équivalentes. C’est dans cette tension que réside tout l’intérêt de Ligne de feu. Il ne résout pas complètement le problème ; il le met en scène. Son roman rappelle que la mémoire de la Guerre civile demeure une bataille du présent. Une bataille qui ne se joue plus avec des armes, mais avec des récits, des archives, des romans et des souvenirs.

La guerre de l’Èbre s’est achevée en 1938. La guerre des mémoires, elle, n’est pas terminée. Et, c’est peut-être ce qui donne à Ligne de feu sa véritable portée : derrière la ligne de front, derrière les uniformes et les idéologies, le roman cherche à sauver des existences anonymes de l’effacement. Il ne restitue pas seulement une bataille ; il tente de restituer des visages à l’Histoire.