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Bruno et Jean

6 octobre 2026 | resena
Bruno et Jean

Auteur: Patrice Sabater

Pauline Valade, Bruno et Jean. Editions Actes Sud, Coll. Babel, 2026, 368 pages.

Quand la littérature rend une vie à deux condamnés en raison de leur amour. Il y a des existences dont l’Histoire conserve les traces avec une remarquable précision. Et puis il y a celles qui ne survivent que dans un dossier judiciaire, quelques lignes dans une chronique, une condamnation et une date de mort. Bruno Lenoir et Jean Diot appartiennent à cette seconde catégorie. En 1750, ces deux hommes sont arrêtés à Paris, accusés de « sodomie », condamnés à mort et exécutés Place de Grève, le 6 juillet de la même année. Leur exécution est généralement considérée comme la dernière exécution en France pour ce motif avant l’abolition du crime de sodomie en 1791.

C’est à partir de cette trace historique très ténue que Pauline Valade construit Bruno et Jean, paru chez Actes Sud en 2024, et repris dans la Collection Babel en 2026. L’autrice, historienne de formation, découvre cette affaire dans les archives et entreprend de reconstituer ce qui peut l’être de la vie des deux hommes. Mais l’archive judiciaire, si elle conserve la procédure, dit très peu de choses de leur intimité, de leurs sentiments, de leurs relations ou de leur quotidien. Elle conserve leur condamnation beaucoup plus sûrement que leur existence. C’est précisément dans ce silence que naît le roman.

 

Une archive qui ne suffit pas

La grande originalité de Bruno et Jean tient à cette situation paradoxale. Pauline Valade dispose de documents historiques, mais ceux-ci ne permettent pas de raconter véritablement les deux vies qui l’intéressent. Les archives disent ce que le pouvoir a voulu savoir. Elles enregistrent une transgression, une arrestation, un interrogatoire, un jugement. Elles ne disent presque rien de l’homme qui se trouve derrière le dossier.

L’autrice choisit alors la fiction, non pour remplacer l’Histoire, mais pour travailler dans ses silences. Cette démarche est particulièrement intéressante parce qu’elle ne prétend pas transformer l’hypothèse en certitude. Le roman imagine ce que les archives ne peuvent plus restituer. Il donne à Bruno et Jean une vie quotidienne, une ville, des rencontres, des inquiétudes, des désirs et une relation possible. Là où le tribunal n’a vu qu’un « crime », la littérature tente de retrouver deux personnes. Le geste est profondément humain : rendre des sujets à ceux que l’Histoire avait réduits à des objets de procédure.

 

Le Paris populaire du XVIIIème siècle

Bruno et Jean ne sont pas des personnages appartenant aux élites. Bruno est cordonnier ; Jean est domestique. Ils appartiennent à une classe inférieure défavorisée du Paris du XVIIIème siècle. Leur condition sociale est essentielle au roman. Pauline Valade ne raconte donc pas seulement une histoire d’homosexualité. Elle raconte aussi une histoire populaire. Elle fait revivre les rues, les métiers, les lieux de rencontre et les sociabilités d’un Paris où les existences modestes laissent rarement des traces. Cette dimension sociale enrichit considérablement le livre. La sexualité n’est jamais présentée comme une réalité isolée : elle s’inscrit dans des rapports de classe, dans des stratégies de survie et dans une société où la visibilité peut devenir dangereuse. L’un des mérites du roman est ainsi de montrer qu’une histoire des homosexualités ne peut être séparée de l’histoire sociale.

 

Pouvait-on parler d’« homosexualité » en 1750 ?

Le livre invite également à une réflexion sur les catégories que nous utilisons pour parler du passé. Employer le mot « homosexuel » à propos de Bruno et Jean peut être utile pour désigner leurs pratiques ou leurs relations entre hommes. Mais il faut éviter de projeter sur le XVIIIème siècle l’identité homosexuelle telle qu’elle s’est construite aux XIXème et XXème siècles. Bruno et Jean ne sont pas nécessairement des « gays » au sens contemporain du terme. Ils appartiennent à un monde où les catégories sexuelles, médicales, sociales et identitaires sont très différentes des nôtres. Ce qui existe néanmoins avec certitude, ce sont des pratiques, des désirs, des rencontres entre hommes et une sociabilité qui peut être clandestine. Et surtout, il existe une institution capable de transformer ces pratiques en crime. Cette distinction est essentielle pour une histoire sérieuse des homosexualités : l’existence du désir entre personnes de même sexe est beaucoup plus ancienne que l’identité homosexuelle moderne.

 

De la sexualité au pouvoir

Le parcours de Bruno et Jean montre également comment le corps peut devenir un objet de pouvoir. Le corps désirant devient corps suspect ; le corps suspect devient corps arrêté ; le corps arrêté devient corps jugé ; enfin, le corps jugé devient corps supplicié. Leur histoire rappelle ainsi que la sexualité n’est jamais seulement une affaire privée lorsqu’un ordre juridique et moral décide de la contrôler. Il faut toutefois éviter les comparaisons trop rapides avec les persécutions homosexuelles des siècles suivants. La France de 1750 appartient à une société d’Ancien Régime ; le franquisme espagnol du XXème siècle relève d’une dictature moderne disposant d’instruments policiers, judiciaires et médicaux très différents. Mais la comparaison permet de saisir une histoire longue des mécanismes de stigmatisation.

En Espagne franquiste la réforme de 1954 de la Ley de Vagos y Maleantes inclut explicitement les homosexuels parmi les personnes considérées comme « dangereuses ». La Ley de Peligrosidad y Rehabilitación Social de 1970 poursuit cette politique sous une autre forme. Des recherches récentes montrent également combien cette répression fut liée aux dimensions sociales, policières, médicales et au contexte moral du national-catholicisme. La comparaison avec Bruno et Jean ne signifie donc pas que les deux situations sont identiques. Elle permet de constater que les formes de contrôle changent, tandis que la question de la visibilité des sexualités minoritaires demeure.

 

Bruno et Jean, Lorca et Cernuda

Cette réflexion ouvre naturellement sur une autre mémoire : celle des homosexuels espagnols du XXème siècle. Federico García Lorca constitue ici une figure particulièrement forte. Chez lui, la littérature devient précisément l’espace où peut s’exprimer ce que la société ne permet pas toujours de dire ouvertement. Les Sonetos del amor oscuro, longtemps restés inédits, ont notamment contribué à révéler après sa mort une dimension homoérotique essentielle de son œuvre. Luis Cernuda accomplit un geste comparable, mais dans une autre histoire personnelle, marquée par l’exil. Chez lui, le désir homosexuel devient une matière poétique assumée et durable. La différence avec Bruno et Jean est cependant fondamentale : Lorca et Cernuda ont laissé une œuvre. Les deux hommes n’ont laissé qu’une archive judiciaire. C’est pourquoi le travail de Pauline Valade est particulièrement précieux. Elle écrit pour deux hommes qui n’ont pas pu écrire leur propre mémoire. Elle tente de faire émerger une voix là où il n’existe plus de voix.

 

Une littérature de la mémoire queer

Bruno et Jean peut ainsi être lu comme une œuvre de mémoire queer, à condition de donner à cette expression un sens précis. Il ne s’agit pas simplement d’ajouter deux homosexuels à la grande histoire. Il s’agit de s’interroger sur les mécanismes mêmes qui ont produit l’oubli. Qui a conservé les archives ? Pourquoi ? Avec quels mots ? Que reste-t-il des individus lorsque les seules institutions qui ont pris la peine d’enregistrer leur existence sont celles qui les poursuivaient ? La mémoire queer cherche précisément à déplacer le regard : ne pas seulement raconter les persécutions, mais retrouver les vies qui existaient avant elles. Le roman devient profondément émouvant. Elle ne fait pas de Bruno et Jean uniquement des victimes. Elle tente de leur rendre une existence. Ils ont peut-être aimé, et peut-être espéré. Ils ont eu un métier, des habitudes, des peurs, des désirs. Avant d’être des condamnés, ils étaient des hommes.

 

Rendre le droit d’avoir eu une vie

La force de Bruno et Jean réside finalement dans cette opération très simple et très profonde : transformer deux noms en deux personnes. Le tribunal avait conservé leur mort. Pauline Valade tente de retrouver leur vie. Elle ne prétend pas connaître tout ce que les archives ont perdu. Elle ne prétend pas reconstituer avec certitude leur intimité. Elle utilise la fiction avec prudence, pour faire sentir ce que le document historique ne peut plus transmettre. C’est ce qui donne au livre sa dimension universelle. Bruno et Jean ne sont pas seulement deux hommes exécutés en 1750. Ils deviennent les représentants de toutes ces existences minoritaires que l’Histoire a longtemps enregistrées uniquement lorsqu’elles devenaient un problème pour les institutions.

Le roman rappelle ainsi que l’histoire des homosexualités ne peut être seulement une histoire de lois, de condamnations et de persécutions. Elle doit être aussi une histoire des désirs, des rencontres, des amours, des sociabilités et des vies ordinaires. En cela, Bruno et Jean rejoint, à des siècles de distance et selon des modalités très différentes, le travail de mémoire autour de Lorca et de Cernuda : faire en sorte que le désir homosexuel ne demeure pas uniquement associé à la honte, au silence ou à la persécution, mais puisse aussi être raconté comme une expérience humaine. Pauline Valade ne ressuscite pas Bruno et Jean ; elle les sort de l’oubli. En 1750, la justice les avait réduits à un crime. En 2026, la littérature leur rend un visage. Et avec ce visage, quelque chose de plus essentiel encore : le droit d’avoir eu une vie avant d’avoir une mort.