L’Amour des hommes singuliers
Auteur: Patrice Sabater
Victor Heringer, L’Amour des hommes singuliers. Editions Denoël, 2025. 208 pages (20 €)
Le livre « L’Amour des hommes singuliers » de Victor Heringer est un roman d’une grande intensité émotionnelle. Un livre d’apprentissage queer sans militantisme démonstratif. L’un des aspects les plus remarquables du livre est sa manière de représenter le désir homosexuel adolescent avec naturel et subtilité.
Le roman est publié au Brésil en 2016, il a été récemment traduit en français. L’action se situe à Rio de Janeiro à la fin des années 1970, sous la dictature militaire. Sous son apparente simplicité, « L’Amour des hommes singuliers » est également un roman profondément politique. La dictature brésilienne n’est jamais décrite frontalement, mais elle hante tout le récit.
Victor Heringer ne construit pas un roman explicitement militant.
Il écrit plutôt une histoire d’amour traversée par les réalités sociales et politiques du Brésil. Cette violence historique reste souvent en arrière-plan, mais elle structure les relations entre les personnages. Il brosse le tableau d’un pays divisé par la classe sociale, par la race, par la violence d’État, et par les héritages coloniaux. Les inégalités s’inscrivent dans les corps eux-mêmes, dans le corps fragile de Camilo, dans le corps robuste de Cosme, dans les corps pauvres exposés à la violence, et dans ceux désirés mais socialement interdits. Le politique n’est jamais théorique. Il passe par les sensations, les humiliations et les désirs.
L’homosexualité n’est pas traitée comme un thème abstrait ou identitaire.
C’est une expérience physique, émotionnelle et confuse. Le désir entre Camilo et Cosme naît dans les jeux, les regards, les tensions et les gestes ambigus. Le roman restitue admirablement cette période trouble où la haine, la jalousie et l’amour peuvent encore se mélanger. Victor Heringer n’idéalise pas le premier amour. Il ne transforme pas non plus les personnages en symboles politiques. Il laisse une place importante au malaise, au désir contradictoire et à la honte sociale. La relation reste fragile, clandestine et brève. Cette brièveté lui donne une intensité tragique qui marque durablement tout le livre.
Le livre raconte la rencontre entre deux adolescents que tout oppose. Camilo, garçon blanc, fragile et bourgeois. C’est un adolescent blanc issu d’un milieu bourgeois, vit dans un quartier protégé, loin des favelas. Handicapé à la jambe, timide et solitaire, il voit son univers bouleversé lorsque son père recueille Cosme, un garçon pauvre des rues, métis et plus âgé que lui. De cette cohabitation naît une relation complexe où la haine initiale se transforme progressivement en désir puis en amour. Camilo, d’abord hostile à cet intrus, découvre progressivement que sa haine cache une fascination puis un désir amoureux.
Le récit est porté par la voix de Camilo adulte, qui revient des décennies plus tard sur cet été décisif de son adolescence. Tout passe par le regard de Camilo. Cosme apparaît parfois davantage comme une projection du désir que comme un personnage totalement autonome. Le texte entier semble écrit depuis un futur endeuillé. Le passé, lui, n’est jamais dépassé. Il continue de contaminer le présent. Une narration rétrospective qui donne au récit une tonalité mélancolique. Le passé apparaît comme un territoire perdu, hanté par la mémoire du premier amour, ainsi que par et le regret. L’auteur montre avec beaucoup de finesse comment certains attachements façonnent durablement une existence entière.
L’un des aspects les plus remarquables du roman réside dans son traitement du désir homosexuel adolescent.
Le roman évite les discours militants ou démonstratifs et préfère montrer le désir dans toute sa confusion émotionnelle. Il mêle tout à la fois les thèmes de la jalousie, fascination, honte, tendresse et violence s’y mêlent constamment. Cette approche rend la relation entre Camilo et Cosme particulièrement crédible et touchante. Le texte dépasse largement la seule histoire d’amour. À travers l’opposition entre les deux garçons, Victor Heringer explore les fractures sociales et raciales du Brésil : bourgeoisie blanche contre pauvreté urbaine, l’espace protégé des villas contre violence de la rue, corps privilégiés contre corps exposés à la brutalité sociale. Le contexte politique reste souvent discret, mais la dictature imprègne le récit comme dans beaucoup de textes écrits par des écrivains sud-américains confrontés aux dictatures. Le père de Camilo, médecin respecté, est soupçonné d’avoir participé à des actes liés à la répression du régime. Cette violence historique traverse les relations familiales et affectives sans jamais devenir un simple décor.
Un texte une personnalité très forte.
« L’Amour des hommes singuliers » fait émerger une écriture inventive et fragmentaire. L’auteur alterne les souvenirs, les listes, les photographies, les dessins et des documents fictifs. Cette construction éclatée reproduit le fonctionnement de la mémoire, tel le passé qui revient par fragments plutôt que sous forme d’un récit linéaire.
Le livre invite le lecteur à cette immersion réflexive, et par sa capacité à faire coexister douceur et brutalité. Le livre parle à la fois du premier amour, de la mémoire, du handicap, des hiérarchies sociales, du deuil, et de la solitude adulte. Le roman suggère que certains amours ne peuvent jamais être remplacés, seulement survivre sous forme de fantômes intérieurs. Cette mélancolie est renforcée par la conscience constante de la mort sociale des pauvres, de la disparition des êtres aimés, et de la solitude du narrateur vieillissant. La figure de Cosme a une dimension presque mythique. Il devient moins un personnage réaliste qu’une incarnation de la liberté, du désir et de la jeunesse perdue. Le livre laisse une impression durable parce qu’il parle moins d’une histoire d’amour particulière que de ce que signifie survivre à un amour qui a défini toute une existence.
Même dans les passages les plus douloureux, l’auteur conserve une forme de légèreté poétique. Le roman, en peu de pages est marquant. Sa force vient de sa sensibilité mélancolique et de sa manière de montrer que certaines rencontres ne cessent jamais d’habiter ceux qui les ont vécues. Victor Heringer y transforme une histoire intime en méditation universelle sur l’amour, la perte du Brésil contemporain. Un texte bouleversant qui a acquis un intérêt particulier depuis le suicide de son auteur en 2018, à seulement trente ans. Cette dimension biographique n’explique pas le roman, mais accentue son sentiment de fragilité et de tristesse.
