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L'occidentalisme. Regards arabo-musulmans sur l'Occident.

22 novembre 2018 | resena
L'occidentalisme. Regards arabo-musulmans sur l'Occident.

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Moulay-Bachir BELQAÏD

Père Patrice Sabater, cm

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La curiosité, cette soif de savoir, de connaître, de comprendre, d'observer ce qui m’entoure, les personnes qui vivent dans mon environnement est une composante importante du « vivre ensemble » et de la concorde. L’islamologue et essayiste Moulay-Bachir BELQAÏD interroge nos sociétés tant orientales qu’occidentales sur ce manque de curiosité qui a amené les Occidentaux à regarder l’Orient, à vouloir l’approcher, le comprendre ; mais peut-être ce désir n’était-il seulement motivé que par d’autres sentiments pas toujours innocents. L’Orientalisme nait. Quelle est cette notion tant décriée en son temps par le palestino-américain Edward Saïd ? Nos librairies et bibliothèques regorgent d’études, de livres et d’encyclopédie sur l’islam et la culture islamique. En revanche, force est de contacter que le Monde arabe n’a pas eu cette réciprocité. Un livre pourtant aurait pu faire école lorsque l’écrivain libanais, Amin Maalouf, membre aujourd’hui de l’Académie française, proposa une lecture des Croisades du côté des Arabes. En publiant « L'Occidentalisme, regards arabo-musulmans sur l'Occident », les Editions Erick BONNIER viennent combler avec raison cet espace peu investi.

 

L’auteur estime que le monde arabo-musulman a manqué jusqu’alors de quelconque intérêt et de curiosité sur l’Autre, sur son vis-à-vis. Les contextes socio-historiques, politiques et violents n’aident pas, pour ce qui est de notre monde contemporain, à entrer en quête de l’Autre sans aucun a priori. Aussi, dit-il : « La manifestation du discours est l’expression d’un certain type de pouvoir. Dans le domaine qui nous intéresse, ce dernier se résume dans le fait de parler, de représenter et de définir l’Autre. Cependant, si l’Occident a réussi parler au nom des autres et à les représenter, comment et pourquoi a-t-il pu entreprendre une telle démarche alors que dans le monde arabo-musulman il n’y a rien de similaire ! Mon travail porte donc sur le regard que celui-ci se faisait (et ce fait encore) de l’Europe. » (p 10) Dans son introduction, il relève une affirmation qui est un axe de lecture patent. Il s’agit de celle de Nasser AL-RABBAT, dans un article intitulé « Un cruel manque de curiosité » publié dans Courrier international de novembre-décembre 2016. Que dit-il ? « Nous (Arabo-musulmans) somme défaillants quant à nos connaissances de l’Occident, qui est pourtant notre alter ego historique et le modèle que nous avons essayé de copier pendant plus d’un siècle. » (p 11) Mais tout compte-fait, ce qu’il dit, ici, est-il seulement valable pour les deux derniers siècles ou cela était-il déjà en gestation ?

 

Moulay-Bachir BELQAÏD se faufile entre les thèses communément proposées, et bien souvent admises. Parmi celles-ci, on trouve les études de Bernard LEWIS et d’Edward Saïd. L’auteur part de leurs thèses mais les met à distance (par exemple, l’européocentrisme, la dimension « locale » de la connaissance…) pour trouver son propre chemin et sa propre compréhension à cette aporie. Il est vrai que, jusqu’au 18ème siècle, la pensée comme la connaissance et l’absence de discours n’avaient pas un champ aussi direct dans l’Empire ottoman si vaste. La puissance ottomane dans ses nombreuses provinces n’a pas donné lieu à une expansion arabo-musulmane sur l’Occident. « (…) Là où il y a colonisation, il y a combat pour la libération. Avec les guerres d’indépendance, le monde arabe est entré dans une nouvelle ère : l’ère idéologique qui dure pratiquement de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours.» (p 122)

 

Selon l’auteur, le monde arabo-musulman est en panne de discours sur l’Occident depuis la mort d’Al-GHAZALI (1058-1111). Ce soufi d’origine perse (aujourd’hui Iran) est plus connu en Occident sous le nom d'Algazel. C’est le type même de pensée qui subit un arrêt significatif, et qui perdurera dans le temps. Dans le langage courant, l'altérité est l'acceptation de l'Autre en tant qu'être différent et la reconnaissance de ses droits à être lui-même. Là est le lieu de la principale difficulté. Comment peut-on s’intéresser à l’autre ? Le critiquer à partir de ce que l’on perçoit dans un contact rapproché et d’une certaine expérience vécue avec lui ? Comment cela peut-il exister si je nie son droit d’être ce qu’il est ontologiquement en pensant que c’est « un infidèle », et que la « vérité n’est pas en lui » ? On ne peut rien espérer de ce « sauvage infidèle ». Il n’y a rien à espérer d’autrui. On se referme sur soi.

 

Peut-on sortir de ces ornières ? Y aurait-il un déclic salvateur pour féconder la rencontre, l’intérêt pour l’autre et l’estime ? La seule possibilité serait une sortie de soi-même, de ces conceptions surannées pour s’ouvrir en regardant l’Autre tel qu’il est. Ce n’est pas de la tolérance ! Cet intérêt pour l’Autre dans l’islam a existé, et existe de manière imparfaite et non linéaire dans de nombreux endroits. Malheureusement aujourd’hui, le monde arabo-musulman est « en faillite » du fait de cette dictature de l’ignorance, de l’incurie et de la dictature religieuse qui sévit dans plusieurs pays. Comme le disait John Maynard Keynes : « La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’échapper aux idées anciennes. » Effectivement, si les mentalités bien ancrées sont difficiles à changer, la part de l’éducation quotidienne est incontournable. Elle passe par une praxis culturelle, sociologique, politique pour intégrer le régime démocratique où chacun a droit d’être ce qu’il est et de pouvoir le revendiquer.

 

Au terme de son livre, Moulay-Bachir BELQAÏD nous livre ce qu’il considère comme une porte de sortie, le lieu d’une extériorité « pour comprendre l’autre ». Il termine son propose en affirmant que : « Tant que la connaissance arabe n’est pas encore délivrée de ces difficultés épistémologiques (théorique et pratique), philosophiques (changement de paradigme), cognitives (introduction/intégration de nouveaux moyens d’analyse), il n’y aura pas de « discours arabo-musulman » sur l’Occident, à l’instar de l’orientalisme, comme regard et « savoir » portés sur l’Autre. » (pp 257-258)

 

A n’en pas douter, nous pouvons arguer le fait qu’il y aurait place pour une vraie rencontre historique afin de vivre ensemble sous le régime d’une meilleure compréhension et pour entrer en amitié. L’enjeu est de taille. Il permettrait, au-delà des identités vagues et des approximations de façade, de poser les vraies conditions du dialogue islamo-chrétien sans confusion ni dilution, dans le respect et la découverte de l’Autre. Un livre intéressant nous permettant de réfléchir à partir d’un autre regard…

 

Patrice SABATER, cm

 Novembre 2018

 

Moulay-BACHIR BELQAÏD, L’occidentalisme. Regards arabo-musulman sur l’Occident. Editions Erick Bonnier, Paris 2018. 271 pages. 20 €

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