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Consoler les Catholiques

22 novembre 2019 | resena
Consoler les Catholiques

Recherche: Anne SOUPA

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Le livre d’Anne SOUPA n’est pas un pamphlet ni une critique acerbe de l’Eglise catholique au moment où celle-ci est au centre de la critique et nourrit les débats les plus incisifs. L’auteur ne vient pas ajouter aux difficultés plus de sel qu’il n’en faudrait. Le feu est déjà là. L’ouvrage que les Editions SALVATOR nous proposent voudrait bien au contraire poser un diagnostic radical et ouvrir des pistes concrètes. C’est un véritable chemin qui s’ouvre devant nous. L’Eglise en a besoin… Si tel est le cas, le titre de l’ouvrage paraît être complètement à côté ou en deçà des attentes: « Consoler les catholiques ». Est-ce bien cela que l’on attend ? Les catholiques attendent-ils une caresse ou un câlin pour les réconforter au cœur de la douleur ? Il n’en n’est rien.

Il me semble qu’il n’y a pas de vrais choix s’il n’y a pas de vraie liberté intérieure et de paix. On parle souvent de quelqu’un qui fascine pour sa recherche de la vérité, de la justice, et de la paix : le Pape Jean XXIII. Effectivement, s’il n’y a pas cette part de nous-mêmes qui nous rend libre de nos choix et nous met en paix, il ne peut pas y avoir un choix qui fonde toute une vie, qui donne des perspectives et ouvre un chemin. Prétendre le contraire c’est se leurrer et leurrer les autres. C’est mentir ou ne pas dire toute la vérité. C’est également entrer dans une duplicité. La vérité est d’autant plus importante lorsque l’on est confronté à une traversée du désert et au moment où la barque de l’Eglise semble avoir plusieurs voies d’eau. C’est à ce niveau qu’Anne SOUPA nous invite en nous proposant les deux grandes parties de son essai. Elle y expose dans ses premières pages la problématique et les moyens pour avancer. Elle nous dit que c’est un « diagnostic rationnel et une réponse de nature spirituelle qui éclaire sur le sens » (p 11). L’enjeu n’est pas de faire le deuil de ce que nous avons connu et vécu, mais de vivre une renaissance à l’initiative de Dieu lui-même (p 12).          

            C’est le cri de Rachel qui pleure et qui crie qui nous rassemble devant sa tombe dans cette première partie : « Une voix dans Rama se fait entendre, une plainte amère ; c’est Rachel qui pleure ses fils. Elle ne veut pas être consolée pour ses fils, car ils ne sont plus » (Jr 31,15). « Contrite et silencieuse. L’Eglise va devoir passer devant la tombe de Rachel ». Anne SOUPA nous propose une relecture de notre vie de foi en partant de la source prophétique. Cette plainte nous rappelle la belle antienne de l’Avent où le peuple des croyants chante son espérance en Celui qui vient consoler, « me consoler ». L’auteur nous replace en face de nos malheurs, de nos plaintes et de nos désespoirs comme cette mère qui pleure. Mais, à son habitude, le Prophète Jérémie nous dit ce qui ne va pas. Il le dit dans la Foi. Il ne mâche pas ses mots. Il nous amène à regarder de l’autre côté du miroir.

La première partie nous invite à revenir au cœur du message chrétien, de remettre en quelque sorte la balle au centre plutôt que de se focaliser « sur les périphéries institutionnelles ». C’est difficile de se reconnaître tel que l’on est pourtant, on court toujours après la même idée, celle de vouloir être autrement. Cette course effrénée nous induit en erreur, nous met souvent en rupture avec Dieu et en difficulté dans des relations quotidiennes les plus immédiates au niveau de la fraternité. L’auteur nous rappelle que l’épisode du meurtre d’Abel par Caïn est placé au tout début de la Bible. En conséquence de quoi l’agir du chrétien ne peut être le meurtre mais seulement le « devoir de fraternité ». La radicalité du message évangélique passe par l’autre, par l’acceptation fraternelle de l’autre ; et donc essentiellement par l’Amour. Même si cela n’est pas facile, même s’il semble difficile de se relever, Dieu reste fidèle à son Peuple. Il n’abandonne pas… Il console. Au terme de cette belle profession de foi, Anne SOUPA interroge le lecteur et énonce quelques questions qui introduisent au deuxième mouvement de l’ouvrage. Ces questions ont trait à la présence sacramentelle du Christ au cœur de l’Eglise, à la célébration eucharistique lorsqu’il n’y a pas (ou plus suffisamment) de prêtres ; mais aussi au sujet du visage du Christ : « Lorsque notre prochain non chrétien nous renvoie le visage du Christ, quels sont les mots qui alors nous définissent (nos liens)… quelle sorte de communauté formons-nous ensemble ?» (p 53)

Dans la deuxième partie intitulée « Les petits pas de la consolation », l’auteur nous propose de passer derrière le miroir. Nous ne nous situons plus là au cœur de la foi uniquement mais au cœur de la vie de l’Eglise pour y regarder en face la réalité telle quelle est. Elle évoque en premier lieu « l’injustifiable souffrance des prêtres ». Son propos est juste. Elle ne crie ni avec les loups ni elle excuse. Elle dit ce qui est. Elle regarde les ministres ordonnés tels qu’ils sont ; et les évêques aussi. Le constat est implacable : « Il est urgent de regarder notre Eglise et de repérer la souffrance des prêtres ». La crise sacerdotale ne date pas d’hier, mais aujourd’hui elle est confrontée à plusieurs marqueurs profonds : diversité de la demande et des propositions religieuses, peu de repères dans la société avec une image faussée, dénuement matériel, solitude personnelle, isolement affectif, pression, « des modes vie qui les mettent à distance du commun », découragement, manque d’écoute, surcroit de travail, révélations mettant à mal l’image du prêtre dans la société et l’Eglise, suspicion, malveillance, repli sur soi… Tout ceci « démontre que quelque chose ne va pas au royaume de l’Eglise et ne doit pas durerC’est dire l’ampleur du malaise» (p 58) Y-aurait-il, aujourd’hui plus qu’hier, une difficulté de communication entre les prêtres et leurs communautés ? Entre les prêtres et leur hiérarchie ? Une difficulté à la fois nourrie par le manque de confiance et par le petit nombre de ministres ordonnés rendant les contacts moins fréquents et plus formels ? Peut-être aussi la grande partie des chrétiens de nos communautés déposent sur les épaules des prêtres le poids de leurs propres difficultés leur demandant ainsi d’être vertueux pour eux-mêmes et vertueux par délégation pour les paroissiens eux-mêmes ? Il y a peut-être aussi au niveau de l’Eglise quelques hypocrisies à pouvoir lever pour désamorcer des problèmes… Anne SOUPA nous dit que, dans de très nombreux cas, la promesse de vivre une vie chaste, de vivre pleinement les conseils évangéliques est trop difficile à tenir. Elle est majorée encore plus si le prêtre est homosexuel. Elle pointe ici l’ambiguïté de l’Eglise en général et des évêques diocésains en particuliers ayant de plus en plus de mal à tenir les deux bouts de la problématique. « Car de deux choses l’une : ou bien Rome abroge l’article 2357 du Catéchisme de l’Eglise catholique et les actes d’homosexualité ne sont plus « intrinsèquement désordonnés », ou bien elle n’accepte pas de personnes homosexuelles, qu’ils aient ou non une sexualité active, car un jour ou l’autre elles seront amenées à parler contre elles-mêmes » (p 60) Elle remarque aussi que les liens affectifs ne touchent pas seulement les prêtres homosexuels mais aussi les prêtres hétérosexuels. Elle regarde également du côté des évêques qui n’ont pas la vie facile et qui sont confrontés au difficile quotidien. Selon elle, ils auraient deux obsessions : trouver des prêtres et régler les problèmes financiers de leur diocèse. Elle conclut ainsi ce point : « J’ose dire que le malheur de l’Église institution ne vient pas d’abord de sa mauvaise gestion de la crise pédophile, ni de la défiance des fidèles qui va en résulter. Il est cette souffrance imposée à ses prêtres (…) (Et de tout ceci il en résulte un) fruit amer de l’impréparation de leurs dirigeants et le symptôme majeur de l’inadaptation de l’Église à sa charge » (p 67).

Il faut rester encore un peu derrière le miroir et passer de l’autre côté pour se rendre compte que la crise pédophile que vit actuellement l’Eglise n’est pas le seul lieu où des problèmes profonds sont à relever. Bon nombre des catholiques sont aujourd’hui tentés par le repli identitaire, nostalgiques d’une société chrétienne (p 77) ; ce qui conduit le plus souvent à une dérive théologique et à un repli communautaire réactionnaire (p 91).

L’espérance pourrait renaître au sein de cette consolation dans la mesure où des propositions pourraient être mises en débat, et mieux encore adoptées rapidement. En voici quelques-unes que propose l’auteur : 1. réapprendre aux catholiques à confesser leur foi, dans le dialogue et l’ouverture à la parole de l’autre (p 74) ; 2. inviter les catholiques à célébrer ensemble, en se formant à la liturgie, en inventant « une vraie manducation du Christ-Parole » (p 76) ; 3. formaliser, en ces temps d’écroulement, « une catéchèse fondamentale » pour que chacun puisse disposer de l’essentiel (p 76). Néanmoins, le tableau de ses propositions au cœur des difficultés inhérentes à l’Eglise catholique ne s’arrête pas là. Au cœur de l’ouvrage, elle essaye de resituer la place de l’Institution ecclésiale et de relever d’autres problèmes ; et non des moindres. Elle revient surtout sur le cléricalisme comme abus de pouvoir, mais aussi sur le célibat des prêtres, qui reste une question ouverte parce que seulement disciplinaire. Qu’apporte-t-il de plus aujourd’hui dans le service de la communauté ? Elle essaye sur ces questions de « reformuler une proposition de foi mieux enserrée dans la culture contemporaine » (p 80). « Tout, dans l’institution Église, est construit autour de la figure du prêtre. C’est un homme célibataire qui a la main sur tous les sacrements et sur toutes les décisions de gouvernance. »

L’Église d'hier que nous connaissions et qui est en train de s'épuiser ne reviendra plus. L’Eglise sera plus modeste, et sans doute moins nombreuse. Pour le dire, elle s’appuie sur Mgr Joseph Ratzinger qui écrivait en 1969. Celui-là même qui devint Pape : « De la crise actuelle émergera l’Eglise de demain – une Eglise qui aura beaucoup perdu. Elle sera de taille réduite et devra quasiment repartir de zéro (…) » (p 115) Dans ce texte, le futur Pape parle de la capacité d’initiative de l’Eglise et de ses membres.

S’ouvrent devant nous, selon l’auteur, de belles choses à vivre, de nouvelles responsabilités (prêtres/laïcs, place des femmes dans l’Eglise) une plus grande hospitalité, des sacrements repensés au cœur de la Discipline de l’Eglise, la possibilité d’exprimer des désaccords et d’avoir une relation adulte au sein même de nos communautés d’Eglise… Au terme de ce parcours de 123 pages faciles à lire, captivantes, avec lesquelles on sera en osmose ou pas du tout, Anne SOUPA revient sur le devoir de fraternité en citant le Prophète Michée (Mi 6-8), accomplissant la justice, en aimant la bonté, et en marchant avec Dieu. Puisse ce chemin être un lieu de plus grande vie et d’espérance. Et, ne l’oubliant pas c’est en étant nous-mêmes concrètement consolés que nous pouvons consoler à notre tour… au nom de Celui en qui le croyant à déposer sa foi. A lire !!!

 

Patrice SABATER, cm

9 septembre 2019

 

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