DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Un religieux radicalisé

Un religieux radicalisé 5 décembre 2015

Jean Baptiste est un homme radical, un religieux radicalisé, dirait-on aujourd’hui. Je l’imagine hirsute et filiforme dans son désert. Il se nourrit de rien, d’insectes et de miel sauvage. Certainement plus d’insectes, grosses fourmis, mouches ou cloportes, que de miel sauvage… Il fait peur mais, en comparaison des barbus qui prétendent parler au nom de Dieu aujourd’hui, notre Jean Baptiste a quelque chose de retenu, de mesuré, qui me surprend.

Les choses doivent changer

Comme nous, Jean Baptiste est un veilleur. Mais il n’attend pas la vengeance de Dieu, il ne cherche pas à soumettre le monde à sa foi. Il attend simplement la venue d’un Messie de paix, et cherche à la préparer humblement. Nous aussi, nous attendons. Non pas la venue du messie, mais son retour. Première ou dernière venue, dans un cas comme dans l’autre, il faut se préparer ! Le Messie va-t-il tolérer le gaspillage mondial ? La paix de Dieu est-elle possible si les soldats restent soldats ? Les financiers peuvent-ils continuer à trafiquer sur le dos de tant d’innocents ?
Préparer les chemins du Seigneur au temps du Baptiste, construire le Projet de Dieu aujourd’hui, c’est lutter à mort –c'est-à-dire « à vie »-, jusqu’à ce que vie éternelle s’en suive, contre tous les trafics d’armes, de drogues et d’humains. Pour nous comme pour les contemporains du Baptiste, la venue des derniers temps exige de grands bouleversements ! Impossible de vivre l’Avent sérieusement sans tout remettre à l’endroit, c’est à dire au service de l’humain et non pas du pouvoir et de l’argent !

Noël, fête tournée vers l'avenir

Beaucoup préparent Noël comme une fête folklorique, tournée vers le passé. Mais ils n’ont rien compris ! Les chrétiens ne marchent pas à reculons. Pour nous, l’histoire n’est pas circulaire mais linéaire et irréversible. De même qu’elle a commencé, elle finira ! Nous rappelons la venue du Messie parce que nous attendons son retour définitif !
Le passé se présente à nous comme tremplin, un élan vers l’avenir, car l’incarnation du Verbe en Jésus de Nazareth est le point de saisie du cosmos tout entier. L’histoire aura une fin, un accomplissement.

Mesure et respect

Dans cette perspective, découvrir que Jean Baptiste est mesuré, me fait prendre conscience, dans la cacophonie des exaltés, qu’il y a dans la foi chrétienne, un équilibre et une retenue, une limite et un respect, sans équivalent. A la différence de tous les intégristes contemporains, nos fanatiques ne sont pas armés.
Même si Jean Baptiste est le fils de Zacharie, prêtre de Jérusalem, il ne parle jamais du Temple ni ne s’intéresse aux sacrifices sanglants. Sa prédication est un discours social. Son programme est mesuré : partager et ne pas faire d’excès. « Celui qui a deux habits, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! » Aux collecteurs d’impôts, il demande de se satisfaire de la marge fixée ; aux soldats, de se contenter de leur solde. C’est tout, c’est peu ! Les financiers restent financiers et les soldats, des soldats ! C’est un discours réaliste, faisable, humain.
J’en connais beaucoup qui auraient dit aux militaires : changez de métier, devenez non-violents et aux collecteurs d’impôts : entrez en dissidence, cessez de collaborer, devenez mendiants ! Mais Jean Baptiste sait accepter l’autre comme différent. Tout, chez lui, est dans la limite consentie. Il ne cherche pas à transformer le monde en un immense couvent !

Dieu s'accueille, il ne se produit pas

Préparer les chemins de Dieu, c’est se préparer à l’accueil. Jean Baptiste limite son propre champ pour que l’autre puisse se manifester. « Il faut qu’il grandisse et que je diminue ». Il s’efface, comme devant une porte, on s’efface pour introduire quelqu’un. Il jeûne et s’affaiblit, se préparant à recevoir (Mt 11, 18). Le Baptiste est célibataire mais il n’a rien d’un vieux garçon ! Il désire l’autre, prépare sa venue et respecte celui qui vient après lui.
Jean Baptiste m’impressionne par sa discrétion. Il ne se prend pas pour le Messie. Il ne s’imagine pas non plus son impresario (Jn 3, 27-30). Il ne prétend pas accélérer la venue du Messie par sa prédication. Le don de Dieu s’accueille mais ne se produit pas !
Homme de désir, Jean Baptiste reste patient. Il est la voix qui indique le Verbe. Il est la lampe qui annonce le soleil levant. Il est l’ami qui introduit l’Epoux. Jamais il ne se confond avec celui qu’il annonce et qu’il attend.

Assumer la condition humaine

Pour résumer, je dirai que Jean Baptiste est celui qui accepte pleinement la condition humaine. Il n’attend pas Dieu aux extrêmes. Il vit dans le désert mais il n’est pas fakir. Il mène une vie proche de la nature, en homme écologique, simplifié, humanisé. Avec sa peau de chameau, son miel sauvage et ses criquets, il est une sorte d’Adam primitif, un grand innocent.
Comme Moïse, il conduit son peuple au désert. Comme Josué, il lui fait franchir le Jourdain pour entrer dans la terre promise, près de Jéricho. Il reprend les symboles pédagogiques de l’Exode et de la Pâque pour conduire le peuple à une démarche de conversion.
Jean Baptiste a deux intuitions, étroitement liées : le Christ ne vient pas au terme de ses efforts et la réconciliation avec Dieu est un don à recevoir. A l’opposé de ce qu’imaginent les pharisiens, le salut n’est pas le trophée des champions de la Loi, mais un pur cadeau d’amitié, offert aux grands pêcheurs quand ils reviennent humblement vers Dieu.

L'homme se fait Dieu mais Dieu se fait humain

J’insiste donc sur ce point, mes amis : ne croyons pas non plus que le Christ se manifestera comme le résultat de notre agitation. Notre défaut est d’en faire beaucoup trop et notre hyperactivité nous sert d’alibi pour ne pas même apercevoir notre voisin immédiat.
Tant pis si nous faisons pâle figure dans un monde d’excités : respectons les limites de notre condition. Nous n’avons pas à être des surhommes toujours géniaux ! Etre limité n’est pas un péché, c’est la condition d’humanité ! Et il s’agit d’accueillir un Dieu qui se fait humain !
Comme Jean Baptiste, faisons place à l’autre, partageons ce que nous avons et transformons nos relations humaines, même limitées, en relations d’amour. C’est ainsi que nous serons prophètes. Ce n’est pas en nous faisant Dieu, mais c’est en devenant humains que nous accueillerons le Dieu qui se fait humain (Jn 10, 31-39 ; 17, 21).
 



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