DOMUNI UNIVERSITAS

L'esprit et le droit

Homo Numericus

Homo Numericus 8 juillet 2014

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Je suis connecté, donc je suis ?

Qui suis-je à l’heure d’internet et des nouveaux medias ? Qui suis-je à l’heure de l’hyper-connexion ? Je suis connectée, donc je suis ? Et si je ne le suis pas, qui suis-je ? Y a-t-il deux mondes ? Résolument non ! Il n’y a pas un monde virtuel et un monde réel. Le virtuel est notre réalité. Comment le penser ? Comment se situer ? Où est l’humain ? Quelle est-elle cette nouvelle « condition numérique » ?

Nous allons ouvrir des questions, explorer des champs, sans nécessairement avoir toutes les réponses d’emblée, fournir des pistes de réflexion… Le champ du questionnement est vaste, il est neuf. S’il existe de plus en plus de publications, de tentatives de penser le numérique, peu d’analyses existent encore sur les enjeux philosophiques et théologiques d’Internet.

Problématique

Internet a transformé la culture en profondeur, de manière très rapide. En une décennie à peine, Internet s’est imposé dans les gestes les plus quotidiens, bouleversant notre manière de communiquer, de nous informer, d’acheter, de vivre. A l’instar du livre de Gutenberg (15e siècle) ou du chemin de fer (19e siècle), Internet a fait basculer le monde entre 1995 et 2005 dans une nouvelle civilisation, faite de vitesse, d’instantanéité, d’ouverture. Avec l’arrivée massive du haut – débit en 2005 et l’engouement pour le mobile, l’ère numérique a définitivement pris son envol, portée par la génération montante, que l’on nomme aussi la «génération mutante », les 12 – 25 ans.

Parler d’une société de l’information est devenu banal, tout comme évoquer une économie numérique. L’usage d’un ordinateur est habituel ainsi que celui d’une panoplie d’outils numériques devenus familiers, depuis les smartphones, les networks, les clés USB, jusqu’aux lecteurs MP3. Ecrire un SMS, passer un mail, scanner un document, sont des gestes qui ne font plus mystère. La plupart d’entre nous ont appris à tchatter, à utiliser Facebook ou You Tube pour partager nouvelles et photos. On consulte Google pour ses comptes bancaires, préparer un trajet autoroutier, réserver un voyage ou connaitre la météo…

Quelques chiffres significatifs


• En 2013, les Américains ont passé plus de 5h par jour sur Internet, en moyenne…
• En France, le temps moyen passé sur Internet est de 4h par jour.
• A l’échelle mondiale, on dénombrait 23.500 sites Internet en 1995, ils sont aujourd’hui plus de 698 millions (dont 175 millions réellement actifs).
• Au 30 juin 2008, le nombre d’internautes de par le monde avait dépassé le milliard ; en 2014, c’est 2,5 milliards.
• 8 nouveaux utilisateurs chaque seconde
• L’accès à l’Internet mobile double chaque année
• 144 milliards d’emails sont échangés chaque jour
• 68,8% d’entre eux sont des spams.
• 822 240 nouveaux sites Internet sont mis en ligne chaque jour
• 380 milliards de photos ont été mises en ligne aux États-Unis en 2012 (+342% en 10 ans)
• 90% des données numériques ont été crées durant ces deux dernières années.
• On estime à 432 millions, le nombre de pirates à travers le monde


De plus, la progression fulgurante de la téléphonie mobile semble initier un « rattrapage numérique » dans les pays en voie de développement, ces trois dernières années. Au plan mondial, les marchés occidentaux arrivent ainsi à saturation (Etats-Unis, Europe, Japon…) et ceux des pays émergents, tels que le Brésil, l’Inde et la Chine explosent. La croissance est exponentielle.


Simple rupture technologique ou changement radical de civilisation ?

La question d’Internet se pose à la croisée des champs disciplinaires, elle intéresse les économistes, les juristes, les sociologues, les scientifiques, les politologues, les pédagogues...etc.

Elle se situe à l’intersection de l’individuel et du collectif. Internet modifie la vie des foyers comme celle des organisations et bouscule les frontières entre le privé et le public. Internet interroge l’espace et le temps, le rapport aux autres comme le rapport à soi, l’intime et le lointain. Mais alors que l’on attendait la « révolution numérique » principalement sur le terrain de l’économique et du commerce, c’est paradoxalement sur un autre terrain que le bouleversement est le plus fort. Internet transforme surtout le champ culturel et affecte particulièrement celui de la création et de l’intelligence. Le changement est sociologique, il marque surtout une anthropologie nouvelle. Si nous venons brièvement d’en parcourir les effets, sur le mode descriptif, il convient de s’interroger sur le sens plus profond des mutations induites par Internet.

Plan

Je vous propose une démarche heuristique, c’est-à-dire de commencer par la pratique. Mon propos s’ancre dans ma propre vie numérique. Par mon travail à l’université Domuni, université numérique fondée à Toulouse il y a 15 ans, je suis de plein pied sur ce nouveau continent, dans ce nouveau monde. J’ai pratiqué Internet, avant de le théoriser et je souhaite partager avec vous quelques pistes de réflexion, nées de la pratique.

1. Dans une première partie, intitulée « phénoménologie », comment se présentent nos usages d’Internet ? Quelles incidences ces usages ont-ils sur la vie et l’activité humaines ? Où y a-t-il des transformations particulièrement significatives ? Y a-t-il un changement qualitatif ? Si oui, lequel ?

2. Dans une seconde partie, nous pourrons formuler les questions philosophiques qui naissent de cette « phénoménologie » d’Internet. Après avoir décrit le phénomène internet, tel qu’il apparaît dans notre réalité, quelles questions fondamentales poser ? La pensée est le propre de l’homme, qui se distingue ainsi de l’animal : nous interrogerons particulièrement l’impact d’Internet sur la production et la transmission du savoir, de la connaissance, de la parole, la créativité et l’imaginaire… en d’autres termes, ce qui caractérise l’humain à l’œuvre dans le monde.

3. Dans une troisième partie, y a-t-il une incidence théologique ? Et Dieu sur Internet ? La théologie est une parole sur Dieu, à partir d’une parole de Dieu. Que peut-on dire de la présence de Dieu dans ce phénomène nouveau ? Le media Internet porte implicitement une certaine vision de l’homme, porte-t-il une certaine vision de Dieu ? Y a t-il un discours religieux, spécifiquement chrétien ? Comment penser ce rapport entre Dieu, le monde et Internet ?

1. Phénoménologie


1.1 Quels sont les usages d’Internet ?

Je voudrais commencer par un récit.

Comment ai-je préparé cette intervention ? Premier réflexe, j’ai voulu faire un tour d’horizon de la question posée. J’ai tapé sur Google quelques mots-clés, tels que « Internet », « Numérique » et j’ai parcouru les pages Wikipédia correspondantes. J’ai sélectionné dans les résultats quelques rapports, émanant des sites institutionnels identifiés. J’ai noté le nom des ouvrages et des auteurs qui m’ont semblé les plus pertinents à connaître ou à citer, les plus novateurs, les plus structurants.

J’ai écouté quelques émissions de radios en différé, sur ce thème-là et sur une dizaine d’années, pour pressentir l’évolution de la thématique. J’ai scanné d’un regard les intitulés de journaux en ligne.

J’ai "Googlisé" le nom de certains chercheurs pour savoir qui ils étaient et comprendre l’étendue de leur champ d’investigation, par la même occasion, étendre le mien.

En moins de deux heures, je me suis constituée une base sans précédent de ressources, de références académiques, institutionnelles, d’études de think-tank, de livres philosophiques ou techniques. J’ai ensuite été sur Amazon pour commander certains d’entre eux. J’ai alors privilégié ceux qui étaient numérisés (les fameux "ebooks") pour aller plus vite et quelques secondes plus tard, sur ma liseuse, je pouvais entrer dans le vif du sujet !

L’expérience personnelle que je vous décris est potentiellement celle de tout homme !


Internet se décline en différents usages. Entrons dans une première typologie.

1. 2 Typologie

• l’aspect ludique et imaginaire : les jeux de rôle, les avatars
• le domaine de la communication : la téléphonie par internet, la visioconférence, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter)
• l’usage commercial : le e-commerce, qui suppose la partie publicitaire (se mettre ou mettre un produit en valeur)
• les moteurs de recherche : Google…
• le GPS et la géolocalisation : en voiture, en avion…
• la culture : la musique, les films, concerts, conférences, l’édition numérique et les bibliothèques
• l’actualité : la TV connectée, les news en temps réel sur chaque smartphone
• l’enseignement supérieur : les études en ligne

Ces usages sont d’inégale valeur anthropologique.

Il y a de l’éphémère et du durable, du superficiel et une réalité beaucoup plus profonde. Où est-ce le plus palpable ? Je retiens un domaine précis. Un saut qualitatif s’opère dans le champ du savoir, de l’intelligence. Il est sans doute la marque de la révolution numérique car il a fait entrer l’humanité dans une phase sans précédent de son développement, qui fait rupture avec ce qui précède. Prenons un exemple : celui des bibliothèques en ligne. Vous y trouvez des millions de livres en accès libre. On peut y lire des philosophes en entier, y trouver en deux clics de nombreuses traductions de la Bible… etc.

Cherchant un jour un passage d’Héraclite, j’ai utilisé Google. En deux secondes, j’avais accès à son œuvre complète, traduite et commentée quelques décennies plus tôt, par la philosophe Simone Weil. Voici un produit durable et qualitatif ! C’est incomparable avec le dernier tweet d’un homme politique...

Ainsi, ce phénomène qualitativement supérieur peut s’analyser et dire quelque chose de cette transformation profonde de l’humanité, dans l’exercice de son intelligence. C’est un paradigme nouveau, un modèle unique, qui progressivement façonne nos manières de penser et de diffuser la pensée. Il y a aujourd’hui un accès immédiat à une bibliothèque plus grande que toutes les bibliothèques physiques réunies. Elle est accessible par tous les hommes, depuis n’importe quel point de la planète, avec une diversité de langues.

En quoi est-ce un saut qualitatif ? Il y a une accumulation sans précédent du savoir. Et la croissance est exponentielle. Si la condition humaine se définit par la pensée, par rapport à l’animal, ici la condition humaine est profondément transformée. L’humanité peut se penser comme « un tout » et chacun de ses membres accède au patrimoine intellectuel et culturel accumulé depuis des siècles. Ce qui était jusqu’ici réservé à quelques élites, est accessible aujourd’hui à n’importe qui, depuis n’importe cyber café, même sans avoir de matériel.

1. 3 Conséquences (quelles sont les principales conséquences de ces pratiques ?)


A. POLITIQUE – Transformation politique, sociale, sociétale

• L’immédiateté de la communication par les réseaux sociaux a provoqué des révolutions dans des pays qui n’avaient jamais vécu cela (« le printemps arabe »)
• Les campagnes politiques ont été modifiées en profondeur et l’usage des réseaux sociaux est une méthode incontournable pour rejoindre l’électorat.
• La question de la censure se pose tout autrement : désormais, les pouvoirs autoritaires cherchent à brider Internet et les réseaux sociaux (interdiction de certains mots-clés, de l’accès même à Facebook). Ex : Conflits entre Google et le gouvernement Chinois…
• Cette même question conduit à s’interroger sur le lieu du véritable pouvoir : Google peut-il censurer ou mettre en valeur certains sites ? Quels sont ses critères ? Qui devrait avoir le pouvoir de les définir ?
• C’est toute la gouvernance d’internet dominée actuellement par les USA (monopole des noms de domaine) qui est posée. Google utilise un algorithme qui n’est pas connu.

B. SAVOIR – Transformation du champ du savoir, le paradigme de l’enseignement supérieur


• L’enseignement supérieur est actuellement en pleine crise et en pleine révolution. Or, nous le savons, le champ de l’enseignement supérieur façonne l’économie de demain.
• De plus, 40% des emplois d’aujourd’hui seront automatisés dans les dix ou vingt ans qui viennent. Les demandes d’emploi correspondent donc à des demandes d’un personnel de plus en plus hautement qualifié. L’enjeu de la formation supérieure est considérable. La Chine a créé 30 millions de postes d’étudiants en quelques années.
• L’enseignement supérieur coûte de plus en plus cher. Les Etats diminuent leur financement. Le processus de privatisation de l’université est très accéléré. On constate un phénomène d’endettement et de surendettement des étudiants qui conduit à un abandon massif des études (plus de la moitié).
• Dans ce contexte, interviennent les nouvelles technologies et Internet : elles permettent à n’importe qui, encore une fois, aux quatre coins de la planète, de s’inscrire dans un cours à distance, à un prix beaucoup plus démocratique, et avec des horaires flexibles.
• Est-ce que cela résout la question ? Ce mode d’enseignement à distance concurrence directement les universités établies, conduit à la ruine des universités qui n’auront pas pu opérer la mutation d’enseigner elles aussi à distance. Premièrement, ces universités sont concurrencées par des cours beaucoup plus économiques. Deuxièmement, les cours sont de meilleur niveau car la concurrence ne se fait plus seulement au niveau régional mais directement au niveau international.
• Le lieu d’affrontement du futur va être sur Internet : les enjeux intellectuels, économiques, organisationnels se font sur Internet. Internet est et sera de plus en plus le lieu de rencontre des rapports de force.

C. COMMUNICATION – Un Babel nouveau ?

• Internet révolutionne la question des langues : avec Internet, vous pouvez aujourd’hui vous traduire, instantanément et dépasser pour une part, le fossé des langues.
• Progressivement, le système de traduction s’améliore. En cela, Internet unifie les échanges, les rend possible. Il y a une seule langue, un seul protocole informatique…
• L’unité est sans précédent et cette unité n’est paradoxalement pas une uniformité. Au contraire, sur Internet, s’exacerbe la diversité : chaque personne peut prendre la parole, s’exprimer, se publier… Chaque région peut se faire connaître et affirmer son identité et son rayonnement est bien supérieur à ce qu’il était avant Internet.
L’unité n’est pas ici un totalitarisme qui serait un seul langage figé, comme à Babel. « Ils avaient une seule langue », l’humanité faisait bloc, avec un seul objectif, construire une tour. Aujourd’hui, la diversité est rendue possible, elle est même favorisée par le media. Des forces s’opposent à l’uniformisation. Une énorme diversification provient du fait que chacun a accès à ce langage, pour exprimer ses particularités.
• Chacun peut faire un blog, prendre la parole, le secteur de l’auto- édition explose, la création artistique est favorisée par une diffusion immédiat (un jeune artiste inconnu peut avoir potentiellement des millions d’auditeurs, en postant simplement un morceau sur You Tube et connaitre un succès rapide). Avis aux amateurs…


Au terme de cette phénoménologie, ouvrons le questionnement philosophique, puis théologique.


2. Philosophie

En considérant les phénomènes qui surgissent autour de l’usage d’Internet, nous avons abordé ceux qui affectent la politique, la communication, le savoir. Si nous interrogeons ces mêmes phénomènes avec un regard moins sociologique et plus philosophique, nous pouvons poser des questions plus fondamentales encore, qui ne sont pas nécessairement nouvelles mais qui surgissent de manière renouvelée.

Dans le prolongement de ce qui vient d’être dit, je retiens quatre questions philosophiques :
• l’intelligence (collective)
• l’identité (numérique)
• le désir et l’espérance (le « cloud » comme la nouvelle utopie)


2. 1 Intelligence (collective)

Nous avons posé la question d’un langage unique. Nous pouvons poser aussi la question d’un esprit unique. Est-ce que que c’est moi qui parle ou est-ce que c’est la mode qui parle à travers moi ? (Quand je vous décris ma manière de préparer ma conférence, je suis alléechercher  beaucoup de sources sur Internet).  Suis-je l’expression de ce que j’ai appris ? Mon esprit existe-t-il ou y a-t-il un esprit collectif qui pense à travers moi ? Est-ce « çà pense » en moi ? Dans cette perspective, il n’y aurait pas d’individus, encore moins de pensée personnelle.

Cela peut sembler exagéré, disproportionné mais la question n’est pas si nouvelle qu’elle y paraît. Averroès, né à Cordoue en 1126 et mort à Marrakech en 1198, philosophe musulman, disciple d’Aristote, présente une idée qui semble tout à fait appropriée, quand on considère l’influence des médias et en particulier d’Internet aujourd’hui : « cela pense en moi », autrement dit, je suis conditionné. Ce que je dis, ce n’est pas moi qui le dis vraiment. Dans cette perspective, il y aurait un langage diffus, (Freud parlait d’un « inconscient collectif »), qui prend la parole en moi. Pour Averroès, il y a véritablement « un intellect unique et séparé, commun à tous les hommes qui pense en moi quand je pense” (A. de Ribera). Il y a « un esprit du monde », et c’est « l’esprit du monde » qui pense en moi.

Cette philosophie va trouver un contradicteur de poids avec saint Thomas d’Aquin qui insistera a contrario sur le caractère personnel de la pensée. Nous n’entrerons pas davantage dans cette controverse intellectuelle historique. Ce qui nous intéresse dans ce rappel, c’est qu’aujourd’hui, l’informatique pose la question de l’intelligence artificielle, Internet celle d’une intelligence collective. D’une certaine manière, on voit qu’il est impossible de véritablement penser sans être en relation, sans être connecté, sans être en débat, sans être informé… mais aussi impossible de penser, sans être soi-même en acte de transmission. Internet est interactif.

Y a-t-il un intellect unique séparé, qui pense en moi ? Cette position sera reprise par Hegel, puis par Husserl. Ou s’agit-il d’une sorte d’atmosphère où je peux personnellement respirer de la pensée, c’est à dire l’inspirer et l’expirer, la recevoir et l’émettre ? Si la question était posée au 12ème et 13ème siècle, elle se présente aujourd’hui avec encore beaucoup plus d’acuité !

L’intelligence collective renvoie à une ambiguité. Le mot "collectif" peut renvoyer à ce qui est "totalitaire". Mais il peut aussi renvoyer à ce qui est commun : chaque personne y a sa place et peut contribuer au bien commun. Dans cette perspective, Internet est un réseau d’acteurs qui mettent en commun leur créativité personnelle. Je peux ici faire référence à la conférence faite l’année dernière : « au commencement est la relation ». Il saute aux yeux qu’Internet est un outil qui favorise de manière éminente la relation entre les hommes, entre le lointain et le prochain, entre l’un et le multiple… Certes, le moyen peut être dévoyé et nous devons être très attentifs à tous les risques de manipulation, notamment des plus fragiles, des enfants. Mais c’est l’usage d’Internet qui est bon ou mauvais ; Internet est un simple outil. D’où la nécessité de contrôle et de régulation pour limiter les réseaux malsains.

Selon Pierre Levy, sur Internet, « l’humanité se rencontre » : elle a accès au savoir immense du passé, tel une récapitulation temporelle, mais aussi des savoirs lointains : récapitulation dans l’espace et dans le temps, sous « une seule tête » comme dit le mot ‘récapitulation’. Nous pensons au mot de St Paul : "ana cephalé sastaï" (tout mettre sous un seul chef, une seule tête). Vous voyez déjà que cela débouche sur une pensée théologique. Nous y reviendrons.

Internet : est-ce des individus qui discutent entre eux ? Ou est-ce un grand marché où se retrouvent des flux de pensée qui se combinent entre eux ? Y a-t-il encore des individus ou bien la nouvelle hypostase, est-ce Google ? Google serait-il comme un grand cerveau collectif ? Cette question est analogue à celle du généticien qui posait la question de savoir si l’individu humain existe ou s’il est le résultat d’une décision commune des gènes, pour mieux se reproduire ? L’humain serait une illusion.

Comme Hegel disait que « Napoléon est l’esprit de l’Europe à cheval », Internet est-il devenu l’esprit du monde ? En sorte que, si moi, petit individu, je ne suis pas connecté à Internet, je ne vis pas... car la vraie vie, le vrai savoir, serait sur Internet et il faudrait se connecter, se brancher pour respirer.

2. 2 L’identité (numérique) : l’exemple de Wikipédia

Je voudrais vous décrire comment se construit une page Wikipédia.

Par exemple, les disciples de Michel Henry font un article sur M. Henry. Cet article va être corrigé, validé ou enrichi par différents intervenants. C’est l’encyclopédie collaborative. Ce processus définit des identités, de De Gaulle à Bergoglio… etc Cela peut être des entités collectives, « le christianisme », des entreprises, un club, une association, une université, une paroisse… etc

Internet est un lieu unique de créations d’identités. Ce qui spécialement intéressant, ce sont des identités qui se construisent en relation et en relation critique. C’est un lieu analogue à la Résurrection : tu n’existes que par la Relation. Ce qui se passe sur Internet, de manière plus stylisé, comme un « process », est à l’image de ce qui se passe dans la société.

La question d’Internet : comment cette vérité va-t-elle s’approcher ? Elle s’approche dans l’apport que chacun fait et dans une révélation réciproque. Dans le système Wikipédia, je suis défini par ce que dit l’autre. Dans Internet, il y a un phénomène éminent de reconnaissance mutuelle (et aussi de combat). Tel est l’enjeu. 


2.3 Le « Cloud », la nouvelle Utopie ?

L’idée d’utopie est lancée au 16e siècle par l’écrivain anglais Thomas More. Il est formé du mot « topos », qui signifie « lieu du bonheur ». Dans le livre « Utopia », deux personnages dialoguent : le narrateur et un explorateur du nom de Raphaël Hythlodée. Dans la seconde partie, More décrit « Utopie », l’île déserte, qui contraste précisément avec l’Angleterre terne, violente, sans espoir, décrite dans la première partie, sur fond de conflit social et d’exploitation humaine. L’île d’Utopie repose au contraire sur l’échange, la mise en commun des biens, des moyens de production, l’absence de rentabilisation financière sur le compte des plus faibles. Bref, c’est l’exact opposé du monde connu de Thomas More, l’Angleterre leader d’une société marchande et capitaliste.

Utopie est pacifique, respectueux de tous, soucieux de tous, régulé par une vie morale collective, aux principes rigoureusement appliqués. Utopie combine l’humanisme de Thomas More et son réalisme, sa condamnation de l’inacceptable inégalité des hommes. Utopie est devenue le terme dans le langage courant d’un désir inaccessible, d’un rêve impossible.

Les utopies, aux 19e – 20e siècle, sont les moteurs des doctrines politiques, fondées sur le progrès de la science, la civilisation pour tous… etc jusqu’aux utopies révolutionnaires : établir un système égalitaire pour tous, à l’échelle du monde. Le « rien » est appelé à devenir le « tout ».

En filigrane, se lit la volonté d’établir sur terre un équivalent du Royaume (dans une vision sécularisée). L’utopie n’est plus un lieu à atteindre, une île, une référence localisée. C’est un objectif dans l’avenir. Il ne s’agit pas de construire dans le ciel, dans un ailleurs, dans un au-delà mais une convergence dans l’avenir. L’utopie est à l’horizon humain, historique.

Dans Internet, se joue quelque chose de cette idée, de cette illusion, de la construction par des moyens scientifiques et techniques d’un monde qui rassemble l’humain. Au 20e siècle, au sortir de la seconde guerre mondiale, une désespérance de l’homme, un « fiasco humaniste » conduisent à développer les robots, l’informatique, la cybernétique, pour répondre à la déficience humaine.

Aujourd’hui, l’utopie se déplace sur Internet, comme le lieu de tous les possibles, comme le lieu de la perfection, où tout est rassemblé, unifié, où tout est accessible par tous.


3. Théologie


Une lecture théologique du phénomène Internet est-elle possible ?

3.1 Récapitulation

Ephésiens 1, 9-10 : "Il nous dévoile ainsi le mystère de sa volonté, selon que sa bonté l’avait prévu dans le Christ :
pour mener les temps à leur plénitude, récapituler toutes choses dans le Christ, celles du ciel et celles de la terre".

La récapitulation du savoir et la densité de la communication entrent en harmonie, en consonance avec la vision qu’a St Paul de l’accomplissement de l’univers et de l’histoire. Il y a ici une analogie, l’un de ces signes des temps, qui permette de comprendre ce qui se passe, à un autre niveau.

 

3.2 Parole

Il n’est pas possible de travailler avec et par internet, sans la conviction profonde que tous ont quelque chose à dire. Il y a une confiance fondamentale dans l’intelligence humaine, désirée par Dieu et une confiance profonde en l’homme, un regard positif à cultiver…jusqu'à lui donner la parole, à faire de lui un "inter-locuteur", non un simple récepteur.

3.3 Penser Internet au prisme de la structure trinitaire du don

Il y a une communauté de recherche qui nous relie les uns aux autres : la seule manière de nous rejoindre de manière si proche, en respectant l’autre, pour ne pas détruire, pour ne pas le consommer, pour ne pas le plagier, c’est de l’aimer… C’est cette relation d’amour et d’amitié dans la diversité qui est le fait même de la vie de Dieu, lui est trois et qui est un. Il s’agit de vivre Dieu, de vivre l’amour qui est Dieu. Dieu n’est pas un vieillard qui s’ennuie sur un nuage : il y a un appel à ce que la création entre dans cette danse qui est communication, qui est pensée collective, qui est résurrection de tout le passé…

Dans le phénomène Internet, il y a un appel d’air, un souffle, un Esprit. Internet est un outil qui favorise éminemment la récapitulation, l’échange, les solidarités, la créativité… quelque chose qui paraît menaçant aussi car çà nous rassemble, çà nous rapproche tellement que nous sommes vulnérables dans notre identité qui peut être abimée.

Quel est le modèle de cette unité et de cette diversité ? Où donc se trouve réaliser de manière éminente cette communication ? Où donc est atteinte cette reconnaissance mutuelle ? Où donc est cette relation, constitutive de l’autre, sinon dans le Dieu auquel nous croyons, trois en un, amour mutuel ?



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