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L'esprit et le droit

Dialoguer, une manière de penser et de vivre

Dialoguer, une manière de penser et de vivre 15 août 2014

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Je participe à une conférence internationale « Dialogue, as a way of Preaching », consacrée au dialogue entre les cultures et les religions, co-organisée par Justice, Peace & Care of Creation (OP- Asie/Pacifique) et les Journées Romaines, du 10 au 16 août : plus d’une centaine de délégués, venus des quatre coins du monde, une forte présence asiatique.

Le lieu est symbolique. Gagnant cinq places en six ans, l’Indonésie est aujourd’hui la 10e puissance économique mondiale. La puissance de développement de cet archipel du Pacifique (plus de 252 millions d’habitants), au large de Singapour, est considérable. 

Profondément religieuse, l’Indonésie exige de chaque citoyen une appartenance confessionnelle. L’islam y est majoritaire, il s’agit du premier pays musulman au monde (environ 200 millions de musulmans). Mais le bouddhisme, l’hindouisme (notamment à Bali) et le christianisme sont présents de manière significative.

L’Indonésie est ainsi emblématique de la pluralité religieuse de notre monde globalisé. Ce pays constitue un laboratoire du dialogue, le lieu d’une expérience forte, le principal enjeu politique. Le pluralisme religieux repose sur un équilibre toujours précaire et menacé.

La plupart des participants sont engagés existentiellement dans le dialogue interreligieux, vivant et travaillant dans des zones très tendues : Sri Lanka, Pakistan, Nigeria, Irak, Indonésie, Philippines, Egypte, Liban... Le dialogue n’y est pas théorique.

Parmi ceux qui parlent ces jours-ci, certains risquent leur vie au quotidien. L'expérience du dialogue entre les religions est davantage celle de l'intolérance religieuse, de la persécution et du fondamentalisme. La présence de ces délégués annule d'emblée toute tentation d'idéalisme. L'une d'entre elle disait : « nous avons choisi de rester où nous sommes (dans une zone de conflit intense), en dépit des risques que nous connaissons bien : kidnapping, viol, extermination… ». La pensée qui s’élabore à Surabaya nait de ces « lieux d’incarnation », elle prend corps dans une expérience, au sein d’un contexte. C’est la première richesse de notre conférence. 

La visée est pragmatique : comment faire progresser la coexistence des cultures et des religions dans le monde d’aujourd’hui, pour réduire les violences, les affrontements, les conflits ? Qu’est-ce que le dialogue comme manière de prêcher ? « Nous avons un but commun, qui n’est pas quelque chose à faire ; ce n’est pas une doctrine ou quelque chose que nous aurions à être. Notre but commun est quelque chose que nous voudrions vivre. Notre conviction commune est que nous aimerions vivre ensemble. » explique Bruno Cadoré. Et d’ajouter que « le dialogue réel avec l’autre passe par la conversation avec soi. Parler à une autre culture nous invite à parler d’abord à notre culture. Si nous ne le faisons pas, nous n’aurons rien à dire aux autres ; incapables d’écouter, nous ne serons pas écoutés. » 

En Indonésie, le religieux est une question politique. Le contexte post - colonial de l’Indonésie (qui a accédé à l’indépendance en 1945) est marqué par le pluralisme religieux, qui rend tous les citoyens solidaires et responsables, quelque soit leur confession. Les croyants sont donc mis au défi d’inscrire leur foi dans la vie sociale. Des organisations ont été mises en place par des leaders religieux, pour combattre en faveur de la justice sociale. Elles veillent en interne, à ce que les organisations religieuses n’abusent pas du combat contre la pauvreté pour alimenter le radicalisme religieux. Ainsi, à Jogjakarta, un consortium de trois universités (celle de l’Etat, une université musulmane, une université chrétienne), supervise le travail social.

Quelle place donc pour le religieux, pour le théologique dans un pays si religieux ? Si Saint Paul était venu en Asie, non en Asie mineure, qu’aurait été sa pensée, sa théologie, son discours sur Dieu ? Quelle peut être les nôtres ? Le dialogue entre les religions constitue un lieu théologique contextualisé.

Un intervenant indonésien nous éclaire : « nous sommes au défi de découvrir la présence de Dieu au milieu de nous, c’est-à-dire dans cette expérience du pluralisme religieux. Le visage du Christ peut-il être trouvé dans le visage de ceux qui ne croient pas dans le même Dieu que moi ? Charles de Foucault et Louis Massignon ont fait l’expérience du travail de l’Esprit, qui a transformé leur propre vie, au cœur même de la rencontre des musulmans. Leur foi a ressuscité à leur contact, dans une tradition qui n’était pas la leur. » 

Quelle place pour les minorités, par exemple pour les chrétiens catholiques ? Les catholiques en Asie sont en petit nombre, le christianisme est perçu comme un phénomène étranger. Le dialogue est la vie de l’Eglise en Asie. Entrer dans la réalité de l’autre commence par chercher à le connaître. Ce désir de connaissance est le préalable au dialogue ; il doit être réciproque et cette réciprocité est souvent un enjeu. Le désir de connaître l’autre se heurte au dialogue difficile, voire impossible. Il est confronté aussi aux divisions et conflits internes à la tradition de l’autre.

En dépit des difficultés, la tradition dominicaine s’appuie sur la connaissance, l’étude. Selon B. Cadoré, « l’étude permet d’éviter la tentation de remplir les vides par des préjugés » : c’est l’un des piliers de la vie dominicaine. La « méthodologie dominicaine », toujours à perfectionner, présente un cadre pour le débat. Les discussions s'y vivent de manière organisée.

La communion se construit en appelant chacun à prendre la parole et à oser parler : chacun a vocation à devenir à son tour un « acteur de la conversation. » Ce n’est pas sans rappeler les paroles du pape François, dans son premier texte officiel, qui invite tout un chacun à entrer dans la conversation du quotidien, avec son voisin de palier, ses proches. La prédication est une conversation.

"Convaincus que cette conversation est aujourd’hui en danger, que beaucoup de lieux souffrent du manque de conversation, entre nations, entre groupes de personnes, entre personnes, les dominicains sont appelés au service de cette conversation pour l’humanité. Ils peuvent et doivent améliorer la qualité de cette conversation".

Ce qui se vit en Indonésie, principalement avec l’Islam, donne quelques pistes de réflexion. Nous croyons connaître les autres, mais nous ne les connaissons pas vraiment. Eux non plus, ne nous connaissent pas. Beaucoup d’expériences très intéressantes sont exposées pendant notre conférence, qui favorisent la connaissance mutuelle et la rencontre. Je retiens particulièrement celle de ces groupes de femmes en Indonésie qui partagent volontairement au quotidien leurs activités (de femmes, de mères). Quelle que soit leur appartenance religieuse, elles sont capables de vivre ensemble et d’apprendre ainsi à se connaître.

« Partager la vie commune est très important mais ne peut pas suffire » explique un délégué qui vit au Caire. C’est un premier pas pour réduire la peur, il faut aller plus loin. « Il faut comprendre le cœur spirituel des autres croyants ou des non-croyants » précise un autre délégué. Au-delà des aspects superficiels, « entrer dans la liturgie et la foi d’autres croyants ». Dans un contexte de violences extrêmes, ce désir de connaitre est une forme d’empathie, à la portée de tous. Ce désir est à susciter, à encourager, à fortifier. 

Qu’implique une telle démarche ? Pour connaître, il faut d’abord faire silence, se mettre à l’écoute de ce que l’autre a à me dire. Il faut cultiver la patience. Il faut prendre le temps. Ce préalable, évident en théorie, n’a rien d’évident en pratique. L’expérience de Surabaya m’a conduit à le vivre, fut-ce l’espace de quelques jours. Nombreux sont les instants où je fus déroutée par ce qui a été dit et exposé. Par exemple, je n’imaginais pas qu’une jeune femme universitaire puisse présider notre séance académique, au sein de l’université musulmane où nous étions invités le second matin, et donner la parole à ses collègues masculins.

Puis, je m’aperçus que j’avais d’autres préjugés mais ceux-ci ne concernaient plus les autres que sont les musulmans. Ils concernaient mes voisins de table, au sein de « notre » conférence ! Ils prirent la parole, je pris le temps de les écouter et ce qui fut échangé fut bien différent de ce que j’imaginais.

« C’est dans la conversation avec l’autre que je découvre ce que je pense » dit encore le maître de l’Ordre. La formule peut faire peur. Dois-je être malléable, influençable, au mauvais sens du mot ? Certainement pas. Il s’agit de croire que l’autre a quelque chose de si essentiel à me dire, que ma propre pensée, ma propre logique ne peuvent pas être vraiment abouties, sans cette parole de l’autre. Le dialogue est un accomplissement de soi.

Le dialogue est une manière de prêcher, de « converser » avec soi-même. Heureux paradoxe... Et c’est ainsi que cette conversation avec soi devient une manière de prêcher aux autres.

Le dialogue est une manière de penser et de vivre. Ce sera mon «expérience de Surabaya », en Indonésie.



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