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Où vivre

30 avril 2019 | resena
Où vivre

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Carole Zalberg

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Soixante-dix ans après la création de l’Etat d’Israël, des mots s’ajoutent à d’autres mots, des souffrances non encore guéries viennent s’étager sur d’autres souffrances. Combien est-il encore difficile de balbutier, de dire quelque chose sur cette quête, à propos de ce désir enraciné de revenir à Sion, et « l’an prochain à Jérusalem ». C’est en prenant une certaine distance avec son histoire personnelle que Carole ZALBERG nous propose la rencontre d’une famille ; sans doute la sienne en filigrane à bien des égards. Carole, comme ses personnages, tient ses origines de Pologne. Comme elle, sa famille s’est exilée en France. En 1948, sa tante décide de s’installer en Israël, où elle participe à la fondation du kibboutz Kfar Hanassi. L’histoire de cette saga familiale est un peu la sienne. C’est en fait, le destin d’une famille juive sur quatre générations de 1949 à 2017. Deux sœurs, Lena et Anna, nées dans les années 1930. Deux sœurs juives originaires de Pologne polonaises qui fuient avec leurs parents le National-socialisme. Les vies se croisent de la fiction à l’autobiographie, on ne sait plus qui est qui, et où est l’autre dans sa réflexion, dans son chemin intérieur.

A la fin de la guerre, Anna et Léna prendront des chemins différents. Anna, reste en France tandis que Lena décide d’affronter le monde… ce « nouveau monde » dont Théodore Herzl avait signé les contours. Comme la tante de l’auteur, elle part pour bâtir un nouveau monde, un espace nouveau, une terre nouvelle en fondant un kibboutz en Palestine. Comme beaucoup de Juifs ashkénazes (et, sépharades également), la famille est séparée. Les uns font le choix de retourner à Sion, et les autres restent dans le pays qui les a cachés puis accueillis. Léna aura trois fils avec Joachim. Chacun des trois prend la parole pour raconter son rapport au pays. Chacun à leur tour, mélangeant leurs voies (leurs vies ?) à l’Histoire, disent leur attachement à Israël. L’évidence n’est pas de mise, et parfois la réalité frappe là au plus profond marquant ainsi un espace pour laisser place aux doutes, aux décisions qui engagent peut-être plus que l’on ne croit.

Soixante-dix ans après, au fil de ces quatre générations, on rejoint le parcours de bon nombre de familles juives en Israël et en diaspora. Et l’auteur de nous dire : « Peut-être que nous n’étions pas faits pour avoir un État à nous, après tout. Voilà ce que me confie, à voix basse, comme pour elle-même, ma tante assise sous la pergola devant sa maison inchangée depuis ma dernière visite, trente ans auparavant. Cette réflexion, la déception qu’elle révèle me glacent mais que répondre ? Et qui suis-je pour avoir une opinion, moi qui n’ai pas remis les pieds ici depuis si longtemps ? C’est à peine croyable mais les décennies ont filé sans que j’y prenne garde, sans que j’affronte les contradictions et le malaise qui me tenaient éloignée de ce pays que je qualifiais de compliqué pour évacuer la question ».  

Avec le livre « Où vivre », nous suivons les courbes des rêves, des espoirs déçus, de cet enthousiasme des « temps socialistes », de cette quête de l’équité et de la justice, du partage, et du don… Et c’est là qu’il faut certainement entrer dans le mouvement de ce roman pour entendre de l’intérieur les voix, les réflexions des uns et des autres, des rêves contrariés et des désillusions à fleur de peau que portent les pionniers. Le kibboutz tel que l’avaient pensé les sabras n’existent plus. Une autre dynamique est née avec la société de consommation, le désir des biens de consommation, l’émergence des moshavim

Carole ZALBERG a passé un mois en 2015 dans un kibboutz bénéficiant d’une bourse de l’Institut français. Elle n’y était pas allée depuis trente ans… Elle veutvivre comprendre avec ses yeux et avec son cœur. Elle souhaite mettre des mots sur ce tiraillement intérieur pour comprendre les joies et les espoirs qu’avaient suscités cette forme de vie, la Création de l’Etat d’Israël, et comment la nostalgie est devenue une question fondamentale parmi tant d’autres. Le conflit israélo-palestinien s’invite naturellement en toile de fond dans ce roman sous cette forme bien précise. Fallait-il s’installer sur cette terre ? Les Juifs auraient-ils pu faire autrement ? N’en avaient-ils pas le droit ? Le souvenir de la Shoah est encore si présent, la victimisation toujours à portée de main et de pleurs. "Nous n'avions pas à occuper plus qu'il n'en faut. Comment espérer la paix quand on fournit à ceux qu'on croit ainsi dominer de quoi nous haïr de génération en génération?" Rien n’est simple dans cet Orient qui nous paraît si souvent compliqué ! Et, plus le sujet met à distance la question, les chocs, les questions, plus ils reviennent avec force. Qui de l’un ou de l’autre côté de la Méditerranée aura raison ? Les uns désirent que les autres prennent position, et à l’inverse prendre position c’est choisir, dans la complexité de la situation, un camp…, répondre définitivement ( ?) à La Question. Mais y-a-t-il une seule réponse ? Carole ZALBERG, au cœur de ce roman nous dit : « Je ne peux que raisonner à hauteur d’individu, défendre un parcours, pas rendre des comptes pour un pays entier, sous prétexte que d’une manière profonde, emberlificotée et plutôt douloureuse, j’y suis associée. Et face à la haine, surtout masquée, je suffoque ».

L’auteur ouvre le livre et la boîte à souvenirs. Elle nous propose trois parties qui sont des moments saillants pour comprendre les étapes de la création de cette jeune nation moderne : « L'invention", "Les chocs" et "Les ajustements".  On a cru à ce moment de grâce, à cette possibilité de paix, de quasi abandon… Et voilà le processus de paix  avec la poignée de mains entre Rabin et Arafat marque le pas. Le désespoir est là, plus fort encore qu’hier, après le choc provoqué par l'assassinat de Yitzhak Rabin en 1995... L’intranquillité se prolonge…, et s’installe.

Malgré leurs différences de regards, Ana, Léna, Marie, Noam, Dov sont à jamais unis par une histoire, une recherche de vérité ; et sans doute un même destin.

Ce n’est guère aisé, et sans doute assez hardi aujourd’hui, dans la conjoncture actuelle en Israël, d’émettre un début de contradiction. Le soupçon nait de l’interrogation ouverte qui peut sembler être une critique acerbe, pour une prise de position antisioniste… Comment démêler ces fils pour pouvoir « être chez nous » et avoir une parole vraie ? Comment dire à celui de l’autre côté de la Méditerranée qui n’a pas vécu après-guerre cette installation difficile, la résilience et cette lutte de tous les jours pour mériter de vivre, et de répondre mais en fait alors… « Où vivre ? ».

 

Un très beau livre sensible. Un véritable questionnement contemporain en douceur et dans une grand limpidité et véracité. Bonne lecture !

 

Patrice SABATER, cm

Barcelone, Avril 2019

 

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