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Les irresponsables

19 mars 2026 | resena
Les irresponsables

Auteur: Patrice Sabater

Johann Chapoutot, Les irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? Editions Gallimard, Paris 2025. 305 pages (21€).

Qui a porté Hitler au pouvoir ? 

Johann Chapoutot n’est plus à présenter. C’est un des meilleurs historiens français, spécialiste de l’histoire de l’Allemagne nationale socialiste et de l’idéologie nazie. Il est Professeur d’histoire contemporaine. Il a écrit plusieurs ouvrages sur le nazisme et la culture politique allemande. Ses travaux ont pour objet de comprendre les mécanismes intellectuels et politiques qui ont rendu possible le cette idéologie violente, raciste, identitaire, et meurtrière.

L’axe central de l’ouvrage voudrait répondre à une « simple » question : Comment Hitler a-t-il pu accéder légalement au pouvoir  le 30 janvier 1933 ? Le livre se situe dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, pendant la crise de la République de Weimar. « Weimar est une histoire si vivante qu’elle ressuscite les morts et qu’elle n’en finit plus d’interroger l’Allemagne et, au-delà, toutes les démocraties qui, avec la séquence 1932-1933, avec von Papen et Hitler, mais aussi avec Schleicher, Hindenburg, Hugenberg et Thyssen, sont confrontées à leur finitude (…) Weimar est un signifiant inépuisable ». (p 19)

La période est marquée par une forte instabilité politique, et une crise économique mondiale majeure après 1929. A cette époque, une montée des Partis extrémistes, dont le Parti national-socialiste (les Nazis). La chute de la Démocratie allemande s’inscrit dans un contexte de crise profonde. Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé Chancelier par le Président Hindenburg.

Le livre « Les irresponsables » est un essai historique court et incisif proposant une lecture politique de la montée du nazisme.

L’ouvrage s’appuie sur un travail historique basé sur des archives politiques, des journaux intimes, des correspondances, des discours et des articles de presse de l’époque. La République de Weimar est fragilisée dès sa naissance, car elle est associée à la défaite allemande dans la Première Guerre mondiale et au Traité de Versailles. Johann Chapoutot analyse la crise politique menant à la chute de la République de Weimar, les gouvernements autoritaires de 1930-1933, le rôle des Conservateurs. « Il faut dire que, au-delà du caractère périssable de nos démocraties, Weimar nous interroge sur le nazisme, la guerre et la Shoah (…) La fin de la République de Weimar est un évènement monstre en même temps qu’un évènement monde, qui a du reste tendance à tout écraser, notamment l’interprétation générale de l’histoire allemande, et sa chronologie sur le long terme ». (pp 21-22)

Avec un grand sens didactique, il décrit un jeu de manœuvres politiques entre 1932 et 1933 où les gouvernements se succèdent rapidement. Les calculs des milieux économiques et médiatiques. L’historien met en lumière la responsabilité des élites politiques, économiques et administratives qui, par calcul ou par mépris de la Démocratie, ont facilité l’accession au pouvoir du nazisme. L’accession d’Hitler est à la fois lente et rapide. Rien ne semble pouvoir freiner cette dynamique puissante et dévorante. Le nouveau Chancelier n’est pas arrivé au pouvoir entre 1930 et 1933 par un vote majoritaire, mais par le choix stratégique des élites conservatrices allemandes. Selon Johann Chapoutot, une coalition d’élites politiques, économiques et médiatiques, qu’il nomme « l’Extrême Centre », perd progressivement sa base électorale. Elle refuse de céder le pouvoir pour conserver leurs privilèges et empêcher la Gauche d’accéder au gouvernement. Ces élites conservatrices sont prêtes à sacrifier la Démocratie pour conserver leur domination, et préfèrent s’allier avec les Nazis plutôt que de laisser la Gauche accéder au pouvoir. Elles pensent pouvoir contrôler Adolf Hitler. Le chômage massif et l’effondrement social favorisent la montée des extrêmes, notamment celle du Parti nazi. Jusqu’alors on avait centré l’étude historique à la seule radicalisation populaire. Ces élites vont gouverner par décrets, et aussi maintenir l’ordre social face aux mouvements ouvriers. Il met en lumière les manœuvres politiques de figures telles que Franz von Papen, Kurt von Schleicher les grands milieux industriels et aristocratiques, et le Président von Hindenburg. Ils pensent pouvoir utiliser Hitler pour restaurer un pouvoir autoritaire et mettre fin à la démocratie parlementaire.

C’est donc, selon l’auteur, une décision mûrement politique consciente.

Ce calcul s’est révélé catastrophique. Erreur funeste, les Conservateurs pensaient pouvoir contrôler Hitler, mais une fois au pouvoir, le futur Führer détruit rapidement la Démocratie. Néanmoins, lorsque Hitler est nommé Chancelier en janvier 1933, les Nazis ne détiennent en réalité que peu de postes ministériels. L’auteur insiste sur le fait que la crise économique ne suffit pas à expliquer l’effondrement du régime. La République de Weimar est minée par l’hostilité d’une grande partie des élites conservatrices. Elles n’accepteront jamais le régime parlementaire et démocratique. Tout va s’effondrer…

Le concept d’« irresponsabilité » constitue le cœur de la thèse de Johann Chapoutot.

Les Conservateurs agissent sans mesurer les conséquences de leurs décisions. Convaincus de leur supériorité sociale et politique, ils sous-estiment radicalement la nature du mouvement nazi. Ils considèrent Hitler comme un agitateur qu’il sera possible de contrôler. Le scénario politique ne sera pas celui-là. Une fois nommé Chancelier, Adolf Hitler consolide rapidement son pouvoir en exploitant des événements comme l’incendie du Reichstag en février 1933, qui sert de prétexte pour suspendre les libertés publiques et éliminer les opposants politiques. « Tel est pris qui croyait prendre » aurait dit Jean de La Fontaine dans la Fable « Le rat et l’huitre » ! Ceux qui croyaient manipuler Hitler deviennent rapidement impuissants face à la radicalité du régime nazi. L’irresponsabilité dénoncée par l’auteur est donc à la fois politique, morale et historique.

L’analyse s’inscrit dans un débat historiographique ancien sur les causes de la chute de la démocratie allemande. Il choisit de déplacer le regard vers la responsabilité politique des élites. En cela, il rejoint une tradition historiographique attentive aux mécanismes institutionnels de la prise de pouvoir, déjà présents dans certains travaux classiques sur la fin de la République de Weimar. L’auteur met en lumière les intrigues politiques et l’insistance sur l’irresponsabilité stratégique des dirigeants conservateurs. En réinscrivant l’histoire de la chute de la République de Weimar dans une analyse fine des stratégies politiques des élites, l’auteur renouvelle le débat sur les conditions d’émergence des régimes autoritaires. Johann Chapoutot réhabilite une histoire politique soulignant les responsabilités individuelles, les choix stratégiques, les manigances, et les maladresses politiques. La prise du pouvoir nazi n’apparaît pas comme une fatalité historique mais comme le résultat de décisions politiques prises dans un contexte de crise, et sur des bases soit erronées soit en raisons de peurs ou d’intérêts propres, comme l’auteur le souligne amplement.

Dans « Les Irresponsables », Johann Chapoutot apporte une lecture implacable, bien documentée de la prise de pouvoir nazie.

Il insiste sur le rôle actif des élites conservatrices dans la destruction de la démocratie allemande. L’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler n’est pas seulement le résultat d’un mouvement populaire, mais le produit de décisions politiques prises par des élites qui ont sous-estimé le danger du national-socialisme. Cet essai rappelle également l’importance des décisions des élites dans l’Histoire, mais aussi que la Démocratie peut disparaître par des décisions légales et politiques. Cette assertion nous parle bien naturellement pour aujourd’hui. Il note les dangers des alliances avec l’Extrême Droite. Le livre établit des parallèles implicites avec les situations politiques contemporaines. Cette dimension rend le livre particulièrement actuel et stimule la réflexion sur les mécanismes qui peuvent mener à l’autoritarisme. 

Le retour des régimes identitaires en Europe, les montées de Partis d’Extrême Droite en France, en Pologne, en Hongrie, en Espagne, en Italie…

nous donne à réfléchir à ce qui pourrait arrivé dans des cas extrêmes où les Démocraties seraient marquées par des tentatives similaires à celles d’entre les deux guerres. Des pays pourraient être tentés de croire à ce que certains « irresponsables » ont laissé faire et agir. Erreur qui connut des évènements considérables en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Espagne… L’Histoire a tendance à se répéter, et il nous faut apprendre pour éviter que « l’irresponsabilité » étouffe ou interdise la voix du Peuple libre et démocrate. Qu’elle soit toujours celle de la Raison. Le livre de Johann Chapoutot nous aide à être vigilants… ; et sans doute intelligents dans la compréhension des évènements. A lire !!!