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Le pianiste de Yarmouk

22 novembre 2018 | resena
Le pianiste de Yarmouk

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Aeham AHMAD

Père Patrice Sabater, cm

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En 2015, la guerre fait rage en Syrie. Une photo apparaît sur les télescripteurs du monde entier. Elle fait le tour du monde très rapidement. Il s’agit d’un jeune damascène. Aeham AHMAD est pianiste et joue de son instrument au milieu des ruines. Au cœur de l’indicible, une photo, des notes de musique nous rappellent cette humanité oubliée, blessée par plus de sept ans de guerre. « Les images ne racontent jamais le début d’une histoire. Et elles taisent ce qui est ensuite advenu. Ainsi, cette photographie qui me montre assis à un piano, chantant au milieu de mon quartier en ruines. Les journaux du monde entier l’ont publiée. Il se murmure aujourd’hui encore que c’est l’une des photos qui resteront du conflit syrien. Parce qu’elle est plus forte que la guerre ».

 

Ce jeune Palestinien est né en 1988 dans un camp installé en 1954 par le gouvernement syrien pour les réfugiés palestiniens chassés d'Israël (10 000 réfugiés parmi les 700 000 expulsés par Israël). Yarmouk est un champ de ruines. Aeham apporte un grain de sable petit mais nécessaire.  

 Aeham AHMAD veut lutter "contre les idées reçues. Contre les simplifications. Contre les images trompeuses (…) Quand tu fuis les bombes et la famine, tu laisses ton monde derrière toi. Tu deviens l’une de ces silhouettes grises, qui ont forcément toujours vécu dans la misère et qui viennent maintenant profiter des richesses de l’Europe".

 

Sa mère est enseignante et son père est violoncelliste. Ce dernier, aveugle, initie son jeune fils à la musique. A l’âge de 6 ans, le jeune garçon reçoit un Premier Prix dans une école de Damas. Le jeune enfant ne perçoit pas à quoi va lui servir de savoir apprendre le solfège, le piano. Au cœur de l’obscurité apparente, le père voit clair. « Tu dois apprendre, dit-il à son fils, une langue que tout le monde comprend. Nous sommes des réfugiés. On ne peut pas retourner dans notre pays. Tu dois être international ». « Mes yeux seront tes yeux !!! ». Dix ans s’écoulent et le jeune palestinien devient professeur de piano. Avec son père, il ouvre une fabrique de luth. À 23 ans, il rencontre Tahani. Les deux amoureux se marient au moment où la guerre éclate. Un premier enfant naît de leur amour en 2012. Mais que peut-on attendre au milieu des décombres, sans rien, sans espoir, avec deux parents âgés et dont l’un est aveugle ?

 

Blessé à la main par un éclat d’obus, le jeune musicien décide de faire de la musique une forme de résistance. "Je suis pianiste. Je n’ai jamais porté de bannière. Ma révolution, c’est la musique". Il sort de lui-même. Il sort de chez lui au milieu de rien. « Avec d’autres jeunes du quartier, j’avais commencé à chanter dans la rue. On avait hissé mon piano sur un chariot, on l’avait transporté jusque dans les ruines et l’on s’était mis à chanter contre la faim. Nos vidéos étaient très partagées sur You Tube ». Apparemment, ils ne remportent pas de suite un franc succès. Têtu, Aeham appelle son ami Marwan pour l’aider à sortir le piano de quatre cents kilos du magasin de musique. Niraz prend des photos. "Je voulais qu’on entende notre désespoir. Que l’on entende la femme enceinte qui mourait aux checkpoints, le tourment d’attendre la moitié de la nuit pour un carton de vivres et de revenir les mains vides. J’ai jeté tous mes sentiments d’abandon dans ces morceaux. Comme si mon chant était le cri de quelqu’un qui, chutant dans un abîme, donnait une mélodie à cette descente aux enfers". Chacun, en temps de guerre, résiste comme il peut et comme il sait. « Ma résistance, c’est la musique ! » s’écrie-t-il.

 

La résistance aura duré très peu de temps. En avril 2015, un djihadiste brûle son piano. Ce ne sont pas seulement les livres, les statues, les musées, les croix, mais toute expression de la culture qui doit être effacée. Culture équivaut à Occident, et Occident, à péché.

 

Trop, c’est trop ! A la fin de septembre, il décide de prendre son destin en main. Il part pour l’Allemagne. Sa femme et son fils le rejoindront plus tard. Son père lui avait dit qu’il serait « international ». Aujourd’hui, Aeham AHMAD vit avec sa famille à Wiesbaden, en Allemagne. Il est devenu un symbole sorti des ruines et de la violence. Il se produit dans des concerts et des festivals pour témoigner de ce parcours, pour parler de la Paix, de la culture. Sur les notes de son piano, il écrit l’espoir. « Il y a de l’espoir. Il y a toujours de l’espoirVoilà mon histoire. L’histoire qui se cache derrière cette photo qui a fait le tour du monde. Cette photo qui me montre chantant au milieu des ruines, assis à mon piano, habillé d’un polo vert… ». Les mots du début reviennent à la fin et nous convoquent, nous lecteurs, à soutenir ces populations de Syrie et d’Irak qui luttent debout et fiers devant la barbarie d’une guerre qui semble ne pas vouloir s’arrêter.

 

Un beau livre d’espoir et d’espérance à lire, à offrir à l’occasion des fêtes qui approchent.

 

Patrice SABATER, cm

7 novembre 2018

 

Aeham AHMAD, Le pianiste de Yarmouk. Ed. La découverte. Paris, 2018. 344 pages. 19 €.

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