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Le Kurde qui regardait passer les nuages

11 décembre 2019 | resena
Le Kurde qui regardait  passer les nuages

Recherche: Fawaz HUSSAIN

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Dans les années d’après-guerre, en 1956, Louis ARAGON avait publié un recueil de poésies intitulé « Le roman inachevé ». Vous en souvenez-vous ? Et justement en ce mois de novembre, le Théâtre du Lucernaire (Paris) nous présente une magnifique mise en espace autour de la correspondance littéraire du couple Elsa TRIOLET et Louis ARAGON : « Il y aura la jeunesse d’aimer ».

L’essentiel est bien là. Combien de fois nous avons eu cette mélodie amoureuse dans l’oreille grâce à Jean FERRAT ! « Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre. Que serais-je sans toi qu'un coeur au bois dormant. Que cette heure arrêtée au cadran de la montre. Que serais-je sans toi que ce balbutiement (…). Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes. N'est-ce pas un sanglot de la déconvenue ». 

Le  narrateur du nouvel opus de Fawaz HUSSAIN, « Le Kurde qui regardait passer les nuages », est au cœur de cet essentiel, de cet amour qui transcende le cœur delekurde l’Homme. Il le cherche comme si c’était le Graal. C’est la quête d’une vie qui permet à deux êtres de s’unir pour un jour ou pour toujours. L’amoureux va et vient comme dans le Cantique des Cantiques afin que son âme soit apaisée, et qu’elle puisse se reposer dans les bras d’une Magalie improbable à qui il dira sa flamme. « Où est cette Bien-aimée que je lui donne un baiser de ma bouche ? » Ah ! Magalie cent fois rêvée et toujours désirée !!! Mais y-a-t-il vraiment un amour heureux ? Juliette Capulet et Roméo Montaigu, Tristan et Iseult, Diego de Marcilla et Isabel de Segura continuent à se donner la main à Teruel, … seraient-ils les marqueurs de ces amours déçus et impossibles que chantent Georges BRASSENS ? N’y-a-t-il pas d’amour possible qui puisse durer ? Ce n’est pas la première fois que Fawaz HUSSAIN nous livre un texte émouvant et sensible. Nous nous souvenons de son beau texte paru aux Editions Escales, « Le rêveur des bords du Tigre ». La femme reste pour lui une terre où nul ne peut être étranger. La sensualité est là à fleur de peau pour cet oriental qui sait conter les choses de la vie avec beaucoup de délicatesse.

Le narrateur est ici vaincu. Il a baissé les bras. La mise en situation par l’auteur est à minima. On ne peut pas dire que les débuts de la narration soit mirobolants : « Tout a commencé, pour moi, par des maux de tête persistants et une sensation de baisse d’audition de l’oreille gauche ». La rencontre d’un médecin-traitant habituel dans un Centre de santé parisien et une prise de rendez-vous dans le Service d’otorhinolaryngologie de l’Hôpital de la Salpetrière. Rien de bien enthousiasmant. C’est sans doute au cœur de ce « pas grand-chose » que se joue l’essentiel pour cet homme découragé par la vie. L’amour en qui il avait cru s’est envolé tel l’oiseau à peine apprivoisé. Un amour qui fuit entre ses doigts d’homme avancé en âge. Le médecin essaye de balbutier quelques bonnes réflexions et conseils mais « le chemin est glissant ». D’autres Magalie viendront, assurément ! Que dire à cet homme qui semble vivre une profonde mélancolie, une déception amoureuse, une bérézina existentielle ? La situation dramatique au Proche-Orient n’inspire pas plus ce médecin. A chaque fois, c’est la même question qui revient en boucle comme un leitmotiv sempiternel. Après tout, cela nous arrive aussi de poser des questions dont on n’attend pas, ou même plus, la réponse ! Comment ça va ? On est tellement habitués à répondre que tout va bien que l’on ne fait plus attention à ce qui est demandé sauf le jour où… Pourtant, ce Kurde-là y avait bien cru en cet amour ! Il a même été plutôt mieux. Il avait perdu du poids. Il rêvait déjà à des promesses d’avenir. Ce qu’il vivait le comblait même si Magalie Tennebaum lui avait annoncé la couleur : la relation serait de courte durée. Mais c’est comme ça, quand on aime on veut y croire. On s’attache à tout, au plus petit espoir. Son ami kurde Azad Berwari avait bien cru en son étoile !!!

Aujourd’hui, les bras ballants, désabusé, il essaye d’habiter son  corps, sa vie, son appartement terne et désormais sans vie où il regarde « passer les nuages ». Il se souvient de son arrivée en France pour y suivre des études en Sorbonne au temps où les Kurdes n’étaient à Paris qu’une petite poignée. A la retraite, il regarde tristement ce qui se passe au Proche-Orient, au Kurdistan, en Turquie. Il se désole, et pire encore on le sent vibrer de colère et de désespoir. Que faire ? Dénoncer, et après ? Il semble que la guerre, les trahisons, le découragement continuent à marquer celui qui déambule dans les couloirs d’un hôpital où chacun se raccroche à l’espoir d’être soigné ; et voire même d’être guéri !

Dans son histoire avec Magalie, l’horreur est aussi présente. Cette jeune artiste-peintre est, elle aussi, pétrie de l’intérieur par l’histoire familiale. Ses grands-parents juifs ont été tués par les nazis, et ce souvenir douloureux reste vif. On ne se débarrasse pas aussi facilement de cette blessure... Il y a toujours une sorte de question permanente et lancinante du poids des traumatismes vécus durant la Shoah sur les processus de construction identitaires. Les façons dont le vécu traumatique se répercute sont variables pour les survivants comme pour leurs enfants. Chacune  d’entre elles élabore son propre chemin et construit son identité. C'est sans doute pour cela que cette jeune femme reproduit, encore et toujours dans ses œuvres picturales, les baraquements de l’opprobre et de l’horreur des Camps de la mort.

Voilà réunis dans un instant de vie le Kurde et l’artiste Juive qui mélangent leurs désirs, leurs vies, et leurs histoires mais qui ne peuvent construire ensemble un avenir. Ephémère sera leur rencontre comme l’avait annoncé Magalie. Vivre l’instant présent quand on ne peut prolonger davantage l’étreinte et le désir amoureux. « Les éternités sont relatives, limitées, éphémères, passantes, comme le sont les nuages. »

 

Patrice SABATER

le 25 novembre 2019

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