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Laisse mon peuple apprendre

11 avril 2019 | resena
Laisse mon peuple apprendre

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Adin Steinsaltz

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Les téléspectateurs français habitués à regarder le dimanche matin les émissions présentées par le Rabbin Josy EISENBERG (récemment décédé) reconnaîtront cette figure attachante du Judaïsme contemporain.

Une petite voix à peine audible, le sourire toujours aux lèvres, un brin d’ironie quelques fois ; et toujours le regard amusé presque étonné. Une pipe à la bouche, une kipa souvent posée de travers sur sa tête, des petites lunettes cerclées ; mais aussi et surtout cette allure nous rappelant les shtetl d’Europe centrale. Un personnage.

Ce disciple du septième Rabbi de Loubavitch, Ména’hem-Mendel Schneerson, dont il proposera une brillante biographie en 2015 aux Editions du Cerf, est né à Jérusalem il y a 80 ans. Il y vit encore de nos jours. Son père émigre en 1924 de Varsovie. Sioniste socialiste, il fonde deux kibboutz laïques et s’engage dans les Brigades internationales alors que la Guerre civile fait rage en Espagne. Le Père du jeune Adin souhaite que son fils se forme aux études rabbiniques, et l’envoie auprès d’un de ses amis. A 10 ans, il s’ouvre donc à l’étude du Talmud et de la Torah. Cet esprit avide de savoirs et d’esprit « critique » que son père lui avait suggéré d’acquérir va s’ouvrir à toutes choses. Il le dit lui-même à la fois amusé et satisfait de cette petite prouesse : « A 10 ans, je lisais le Décaméron de Boccace, à 11 ans, j’avais lu Freud, à 12 ans j’avais terminé le Banquet de Platon…».

Le livre d’Adin STEINSALTZ que nous présentent les Editions du Cerf a pour objectif de ranimer la flamme juive qui se cache en chaque Juif « lointain ou proche ». A partir de son étude ininterrompue et profonde de la Torah et du Talmud, ainsi que de la pensée hassidique, le Rav nous propose un chemin de vie et de rencontre au cœur de la judéité et de l’identité juive. Il n’hésite pas non plus à faire appel aux mathématiques, à la science, à l’éducation et à l’actualité pour asseoir sa pensée. Il fait ainsi participer de façon très pédagogique chaque lecteur à la découverte des trésors du Judaïsme en reprenant une série de textes, d’articles et de conférences écrits et donnés tout au long de sa vie.

L’ouvrage est composé de trois parties. La première intitulée « Aux sources de ma pensée » explique sa vocation initiale, sa volonté d’éduquer, et ses prises de position au sujet de quelques thèmes d’actualité. La deuxième partie, nommée « A la lumière du Chabbat et des fêtes » est une présentation réflexive au sujet du Chabbat, des fêtes juives et de la sanctification du Temps. Enfin, la troisième partie « Apprendre en toute délicatesse » est une invitation à apprendre, à étudier le Judaïsme et la Torah à partir d’une méthode. Le lecteur approchera ici la manière « circulaire » dans l’étude talmudique. Il faut vouloir apprendre. C’est une quête et un combat… « un vouloir » apprendre. Adin STEINSALTZ aborde également l’actualité du messianisme politique d’une actualité toujours aussi criante. 

La visée est percutante, et elle ne date pas d’hier car les thèmes abordés dans cet ouvrage ont déjà été présentés par l’auteur lorsqu’il avait une vingtaine d’années. Deux axes majeurs tracent sa ligne de réflexion : tout d’abord, l’éducation. Comment aider ses enfants à se construire dans un monde en constante mutation ? Comment aider le Juif à garder sur les choses, le monde et les personnes une conception juive en croissance ? Comment mettre au cœur de sa vie cette nécessité en progrès touchant autant l’intellectuel que le spirituel ? Pour lui, c’est un chemin progressif de toute une vie où, selon Rachi, « le sens simple des choses se renouvelle ». Le deuxième axe est sans doute la raison même de ce livre. « Ma volonté la plus profonde est de raviver mon peuple, de réveiller en chacun le noyau intime de son âme juive ». Il s’agit d’un encouragement à transmettre le patrimoine judaïque, et à le partager dès le jeune âge et le plus largement.

A cette occasion, l’auteur  précise sa pensée au sujet du don de la Torah, de son étude et de ce que c’est qu’être Juif. La lecture qu’il en fait est plutôt ouverte dans le sens où il explique que la Torah ne peut être emprisonnée, et que rien ne peut enfermer ce que Dieu dit aux hommes. Ainsi, selon lui, « être Juif, c’est construire sa vie selon un mode tout particulier, dans lequel Tout est Torah. Le rôle d’un Rav, au vrai sens du terme, est donc d’aider chaque Juif dans une telle direction et c’est pourquoi il doit pouvoir s’exprimer dans tous les domaines de la vie » (propos tenus dans une interview au Petit Hebdo).

Il dispense chaque semaine son enseignement depuis des années. Il travaille aussi avec une équipe à Jérusalem depuis 2003. Dans le Quartier de de Nachlaot, il a créé un réseau d’écoles. Néanmoins, sa parole dépasse les frontières de l’Etat d’Israël. Il s’est très investi notamment en Russie où il a fondé l’Institut d’études juives et l’Institut international Melamedia. Ces deux Instituts aident les Juifs russes à retrouver leur judéité ainsi que leur identité juive. Il fait œuvre utile en désirant ainsi « rendre la Torah à chacun ».

« Laisse mon Peuple apprendre » consonne avec l’expression du Prophète Moïse qui s’adresse quasiment dans les mêmes termes à Ramsès pour qu’il libère le Peuple Hébreu : « Laisse mon Peuple aller ». C’est un beau programme éducatif de laisser son enfant « aller », « grandir », et « apprendre » comme le beau film de Radu Mihaileanu avec Yaël Abecassis, Moshe Agazai (2005) nous y invite en narrant l’arrivée des Falashas en Eretz Israël : « Va, vis et deviens ».

 

Chacun y trouvera dans ce livre, Juif ou non Juif, une réflexion nourrissante et vivante pour se construire et faire son chemin. A lire !

 

Patrice SABATER, cm

Barcelone, mars 2019

 

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