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L’Abbé Glasberg, combattant pour la Justice et l’Humanité

18 janvier 2024 | resena
L’Abbé Glasberg, combattant pour la Justice et l’Humanité

Auteur: Patrice Sabater

Christian SORREL, « L’Abbé Glasberg, du sauvetage des Juifs à l’accueil des migrants ». Ed. Ampelos, 2022. 135 pages. 11 €.

La Seconde Guerre mondiale a fait surgir des personnalités de tous bords que nous connaissons assez peu. On se souviendra bien sûr des grands noms de la littérature ou de la politique, de prélats de l’Eglise catholique…, mais très peu de l’irrésistible force à s’engager, à se lever contre le fascisme, le franquisme et le nazisme de certains anonymes ou personnalités qui n’ont pas été directement de premier plan. Ils sont nombreux. C’est ainsi que l’on a souvent mis l’accent sur la personne de Mgr Jean-Marie Lustiger. Christian Sorrel, pour sa part, vient combler sans doute un manque en nous proposant un petit recueil retraçant la vie d’engagement du Père Alexandre Glasberg ; « Juste des Nations ».

Cet homme est extraordinaire pour son temps, du fait d’abord de son histoire personnelle mais aussi en raison de ses multiples engagements dans une société corsetée, et une Eglise catholique figée. Le Deuxième Concile du Vatican n’avait pas encore produit ses avancées notables pour la société, le monde et sa vie intra-ecclésiale. Son action est d’autant surprenante que l’Eglise, dans sa majorité, était plutôt réticente et « prudente » dans cette période incertaine de la fin du XIXème siècle aux années terribles qui ont amené l’Europe dans un bain de sang et d’horreur. René Nodot, évoque l’ecclésiastique en estimant que « c’était un homme en dehors de toutes les règles. Il était même au-dessus de la religion. C’était un chrétien, mais il était dans une sphère encore plus haute. C’était la tolérance, une humanité supérieure ».

Alexandre Glasberg (1902-1981) est né à Jitomir (Ukraine) le 17 mars 1902, dans une famille juive d’Europe centrale non loin de Kiev. La famille nombreuse n’est pas très portée aux choses religieuses. Le père est issu du milieu hassidique très enracinée dans l’Europe de l’Est de cette époque. C’est, en fait, sa grand-mère maternelle qui lui inculquera les bases religieuses nécessaires à son éducation de jeune juif. Certains membres de la famille sont interpellés par la révolution bolchévique, et la construction d’un Etat socialiste et soviétique. Les pogroms de 1919 et 1920 le contraignent de s’enfuir à Vienne en 1921 pour y faire ses études. Il arrive en France en 1931 et, est ordonné prêtre en 1938. A 18 ans, il rejoint Vienne où il poursuit des études. Sa route le conduira successivement en Pologne en 1923, en Allemagne, puis enfin en Yougoslavie pour des raisons professionnelles.

Alexandre et son frère (Victor) seront baptisés au sein de l’Église luthérienne autour des Années 1920. Cela fait une année qu’il demeure en France. Le 8 juin 1933, il décide d’entrer dans l’Eglise catholique, et de devenir prêtre. Christian Sorrel l’affirme : « L’adhésion des frères au Christianisme est le résultat du choix réfléchi de jeunes adultes, ce que leur désir du sacerdoce confirme, selon un schéma qui n’a rien d’exceptionnel chez les néophytes ». (pp 11-12). Il fréquente les Séminaires d’Issy-les-Moulineaux et celui de Moulins avant de poursuivre sa formation au Séminaire universitaire de Lyon. Lyon n’est pas un lieu neutre puisque selon l’auteur il accueil un foyer de dialogue pionnier « des Juifs fidèles et des convertis, attentifs à leur mission particulière de témoins de la plénitude des deux Alliances et ralliés au projet sioniste, appréhendé dans sa signification spirituelle et eschatologique ». (p 13) Là, il y rencontre Edmond Fleg, André Chouraqui et Evgueni Lampert. Lyon transpire d’une grande vie spirituelle autour du Père Jules Monchanin et du Jésuite Henri de Lubac. Dans la même période ils rencontrent l’Abbé de Notre Dame de Sept Fons, grand spirituel et auteur de « L’âme de tout apostolat ». Un vrai best-seller spirituel !!! La jeunesse est l’heure des choix, des grands engagements de la vie, et les rencontres sont décisives. Tout est là ! Lyon devient LE tremplin intellectuel, spirituel, solidaire, fraternel et d’actions concrètes. La Capitale des Gaules devient un laboratoire de la pensée et de l’action. C’est, ici, que sa personnalité se forge en tous ces domaines. Un homme actif à la tête bien faite, à la croisée des chemins entre le Judaïsme. En septembre 1941, « l’Amitié chrétienne » voit le jour sous le patronage double du Cardinal Gerlier et du Pasteur Boegner. Ce dernier sera un des grands acteurs des relations judéo-chrétiennes. C’est l’occasion de faire la rencontre du Père Chaillet, d’Emmanuel Mounier et de Stanislas Fumet. Il fera ses premières armes comme Vicaire dans un faubourg pauvre de Lyon. Il s’y distingue par son dynamique bouillonnant. Il mène des actions sociales, et d’accueil des réfugiés Républicains espagnols, Allemands, Autrichiens, Juifs… fuyant le nazisme. Il créé le Comité d’Aide aux Réfugiés. Il se rapproche d’autres organisations telles que l’OSE, la CIMADE… ; et dans la foulée créé la Direction des Centres d’accueil.

L’Europe traversée par l’idéologie nationale-socialiste ne bénéficie pas à l’époque d’un soutien massif de l’Eglise catholique qui reste très prudente. Néanmoins, des évêques participent à sauver des Juifs ; ce qui nourrit chez le jeune ecclésiastique des velléités de 1940 à 1942, à faire sortir des internés des Camps vichystes. En août 1942, l’idéologie nazie découvre de que la « Solution finale » en ce qui concerne les Juifs n’est pas un vain mot. C’est le début des déportations des Juifs vers les camps d’extermination. Le Père Glasberg multiplie les interventions pour créer ou transformer des papiers d’identité pour sauver des vies. Menacé, il trouve refuge auprès de Mgr Pierre-Marie Théas, évêque de Montauban. Dans le Département, il deviendra un des responsables du Maquis du Tarn-et-Garonne. Son frère est déporté le 7 mars 1944 à Auschwitz où il mourra…

Mgr Saliège, ose protester. Il sera l’honneur de la France ! A Paris, Mgr Suhard, et Mgr Verdier reçoivent des subsides du Vatican pour aider les réfugiés depuis 1939 et pendant l’Occupation. Mgr Suhard, Mgr Théas, Mgr Rémond, Mgr de Courrèges rejoignent la protestation de Mgr Saliège. Des aides, des réseaux, des prises de positions s’organisent. Alexandre Glasberg n’est pas en retrait. Son tempérament le presse et le motive à poser des actes, et à participer à cette dynamique. Il sera appuyé dans son action par le Cardinal Gerlier. 

Après-guerre, sous son impulsion, il fonde le Service des Centres d’accueil devient le Service des Etrangers (7 septembre 1944) ; et deviendra plus tard le COSE (Centre d’orientation sociale des étrangers) : aider les Juifs, principalement les survivants des Camps, à rejoindre la Palestine. Malgré tout, les problèmes sont nombreux dans la France de l’après-guerre. Sioniste de conviction, il est sensible à l’aspect social de ce qui se fait en Palestine, de l’ordre nouveau qui se met en place et de la mise en place des Kibboutzim et plus tard des Moshavim. Il s’implique dans la mise en œuvre de l’immigration juive en Palestine.

Entre la fin de la guerre et la fondation d’Israël en mai 1948, 64 navires transportant environ 70 000 passagers, dont beaucoup sont des survivants des Camps sont organisés, qui ont tous le désir de s’installer en Palestine. L’Abbé Glasberg soutient les initiatives en se faisant aider de ses amis progressistes (comme lui) pour affréter un navire de la Haganah ; l’Exodus 1947. Il est à l’époque le Directeur du Centre d’orientation sociale des étrangers. En mars 1947, le ss President Warfield traverse l’Atlantique et navigue vers la Terre Promise, mais devant les difficultés le Mossad décide de rejoindre la côte méditerranéenne (Port-de-Bouc, puis le port de Sète au mois de juin). L’objectif visé est de conduire les 4500 Juifs déplacés en Europe, et de créer un État juif en Palestine. Il réussit par le biais de subterfuges efficaces de permettre à 850 Juifs d‘obtenir des visas de transit collectif. C’est ainsi que 4 500 personnes arrivent à Sète.

L’Abbé Glasberg, Président du Conseil inter’œuvre des émigrants et transitaires juifs, est chargé de coopérer à l’organisation de l’accueil éventuel des émigrants de l’Exodus 47. L’ecclésiastique est autorisé « à circuler sur toutes les voies dont l’accès est interdit au public ». L’opération est un échec cuisant. L’horreur succède en quelque sorte à l’horreur. En octobre 1947, le Père Glasberg publie « La Leçon sociale de l’affaire « Exodus » ». Convaincu de la nécessité d’une patrie juive en Palestine, il reprend son idée majeure de la promesse d’un nouvel ordre social fondé sur des principes socialistes, qui se développe avec les colonies juives en Palestine. Le sort des Palestiniens est pour lui capital. Il considère recommande qu’il convient de limiter l’immigration pour ne pas créer une majorité juive en Palestine. Il soutient, ce qui est assez novateur et courageux pour son époque, l’idée d’un partage de la Palestine en deux États. L’Agence juive travaille pour obtenir le vote des deux États. La résolution pour le partage de la Palestine est adoptée le 29 novembre 1947 avec 33 voix pour, 13 contre et 10 abstentions. Le Plan est rejeté par la partie arabe. Les tensions se renforcent inévitablement. En mars-avril 1948 il se rend en Palestine. Il compose deux textes où il fait part de ses expériences dans Vers une nouvelle charte sociale. L’espoir palestinien (1948) adoptant une vision équilibrée, qui pourrait être une option dans la résolution de la crise judéo-arabe.

L’Abbé Glasberg est un « vrai couteau suisse » ! La France, la résistance, les internés, les immigrés juifs pour la Palestine… ; mais le voilà aussi en Pologne. Pour apporter son aide et son soutien au départ d’un millier de Juifs polonais à émigrer. En mai 1948, il prend la défense des Juifs d’Irak. Il se rend à Téhéran avec l’objectif de conduire les Juifs sur le chemin d’Israël. Contre toute attente, il arrive à sauver 12 000 personnes, et ensuite les 110 000 Juifs d’Irak emprunteront le même chemin. Idéaliste et homme de progrès, il espère que cette terre nouvelle où les Juifs vont pouvoir trouver une espérance comme une terre de dialogue et de rencontres entre les Juifs et les Arabes. Chaque année voit un nouveau voyage et un nouvel engagement à rejoindre. En mai 1949, il reçoit en préparation à son deuxième voyage en Israël un courrier élogieux et plein de reconnaissance de l’Etat d’Israël. Les Juifs aspiraient à vivre en hommes libres dans leur propre pays. Comment croiser les aspirations nationales sionistes, l’idéal biblique et la justice sociale ? Pour lui, seul Israël pourrait accomplir ce miracle. L’effort créateur et la fraternité au travail de tous en seraient les sillons.

On le pensait assagi avec l’âge. Que nenni !  Il prend à bras ouverts le problème juif en URSS. Son objectif est toujours le même. Jusqu’à cette époque il avait gardé sa foi en Israël et dans le projet sioniste. Pour lui, il était crucial qu’Israël soit « différent », et qu’il se comporte différemment des « autres États ». La Guerre des Six Jours en 1967 et l’occupation de la Cisjordanie marquent un tournant dans l’histoire. Il est de plus en plus préoccupé par le sort des réfugiés palestiniens et par la recherche d’une issue dans les relations israélo-arabes.

Il agira aussi contre les actions de l’OAS, mais soutiendra l’indépendance de l’Algérie. Il se mobilise au milieu des années 1970 pour faciliter l’accueil des réfugiés de l’ancienne Indochine française. Un froid s’installe avec Israël mais les liens restent intacts. Sa position critique à l’égard d’Israël après la guerre des Six Jours s’accompagne d’une sympathie croissante pour les Arabes palestiniens. Après la guerre de 1967 son cœur le conduisit vers les vaincus. Le terrorisme n’était pas dans sa façon d’être et de combattre les idées. Il manifestait sa vive réprobation à chaque acte terroriste posé. Il militait pour le dialogue et une cohabitation pacifique entre Arabes et Israéliens. Les sentiments de l’Abbé penchaient vers la Gauche conciliante et non vers le gouvernement actuel. Ces sentiments qu’on lui prête sont-ils en tout exacts ? Son désenchantement pour le chemin pris par Israël et son empathie croissante pour les Palestiniens étaient des aspects essentiels de son développement politique, même si ses liens avec l’Etat hébreu n’ont pas jamais été rompus. Il resta toute sa vie un homme de paix, de dialogue, défenseur du peuple Juif et solidaire avec ceux qui souffrent. En janvier 2004, les frères Glasberg reçoivent à titre posthume la médaille des Justes parmi les nations de l’Institut Yad Vashem.

On aurait pu penser qu’en tant que prêtre il soit plus affecté et intéressé par les décisions du Concile de Vatican II, les engagements de Jean XXIII et de Paul VI ! Non, il est décidemment ailleurs. Comme le dit Eliane Obermeyer : « L’Abbé était prêtre, mais il n’était pas homme d’Eglise ; il se méfiait de l’institution et ne s’y référait jamais. Sa foi était intime, il ne faisait jamais de prosélytisme ». Et comme le souligne l’auteur par les mots de Nina Gourfinkel en 1953 : « Son diapason allait de la reconstruction du monde aux humbles joies d’un Franciscain. Spontané jusqu’à l’anarchie, il se pliait sans réserve à la discipline qu’il s’était volontairement donnée en se faisant prêtre. Déconcertés, beaucoup s’interrogeaient sur sa manière d’être chrétien (…) ». Rien n’indique qu’il ait participé de près ou de loin aux avancées du dialogue judéo-chrétien. Ce personnage idéaliste et attachant « aux identités paradoxales » (Christian Sorrel), fut toujours cet homme en soutane qui n’oublia jamais dans son cœur les pauvres, les réfugiés, les victimes de la Shoah. Cette identité radicale scellée au jour de sa naissance, et qui portait sur son cœur la mezouza de la foi, et la kippa sur la tête comme homme d’Eglise en étant un pont et un frère d’humanité. Un homme d’Alliances.

Patrice SABATER