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Homs, l'espérance obstinée

30 avril 2019 | resena
Homs, l'espérance obstinée

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Ziad Hilal

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Huit années difficiles, terribles, viennent de s’écouler en Syrie et en Irak. L’évocation du seul nom de l’Etat Islamique ou de Daesh font encore frémir ceux qui ont subi - et qui subissent encore - la barbarie et l’iniquité entre habitants de même pays. L’horreur absolue comme rarement vécue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il faut des mots pour le dire. Ces mots ne sont pas si faciles à prononcer, à coucher sur le papier. Les journalistes et correspondants de guerre témoignent des faits, des mouvements de troupes, des événements. Cela ne remplacera jamais pas ce fils de cette terre au contact des siens et confrontés à l’indicible ! Le Père Ziad HILLAL, syrien et jésuite est de ceux-là. Il n’est pas le seul…, hélas ! Dans le livre qu’il publie aux Editions Bayard, "Homs, l'espérance obstinée", il décrit six ans de présence et d’horreur dans cette ville à moitié détruite. 

Après les premières manifestations et échauffourées, en 2011, les premiers jésuites ont commencé à partir d’Homs. Deux prêtres de la communauté ignacienne restent dans la ville. Ailleurs, également, la présence jésuite est significative. Le Père Ziad aborde la présence et le témoignage du Père jésuite italien Paolo del’Oglio enlevé par Daesh comme deux évêques orthodoxes syriens. Le Père Ziad le rencontre pour la première fois en 1994. A ce jour, personne n’a des nouvelles de ces trois kidnappés.

En février 2012, la population de cette petite ville syrienne très connue évacue rapidement les lieux par peur des exactions. Malgré tout, les jésuites restent. Ils affrontent courageusement la situation et soutiennent ceux qui sont restés. "Nous n'avons jamais arrêté le travail", dit-il. Que faire ? Comment aider à vivre ou à survivre dans ces conditions quand il n'y a pas d'électricité, d'eau, de produits de première nécessité et que « les gens mangeaient de l'herbe. Il n'y avait rien à manger » ? Beaucoup ont été touchés, fauchés, pris en otage… Malgré tout, ils ont affronté courageusement les balles, la peur, les armes, la faim et la mort. Comment, dans ces conditions, l’Eglise et les jésuites pourraient-il partir et fuir ? En mai 2014, après le départ des dits « rebelles », les Homsi (habitants de Homs) ont commencé à revenir. De nombreuses ONG (l'Œuvre d'Orient, l'Aide à l'Eglise en Détresse et la Caritas, le JRS Service Jésuite d’aide aux réfugiés) ont commencé à aider les habitants de cette ville à reconstruire des maisons, des rues, des églises. 

Cette même année, la ville est scindée en deux et il devient de plus en plus difficile de pouvoir passer de la vieille ville et au Centre Saint-Sauveur, dans la banlieue-Sud. Les jésuites décident de se séparer et de vivre chacun d’entre eux dans un lieu. Le Père Ziad s’installe dans la banlieue-Sud. Narguant la mort et en prenant de nombreux risques, le Père Ziad franchit la ligne de front et prend le « chemin de la mort », comme les jésuites la surnommaient. Les possibilités de déplacement s’amenuisent pour bientôt ne plus exister. Il rencontre son confrère, le Père Frans, pour la dernière fois le 1er juin 2012. 

Dans les trente chapitres, l’auteur raconte l’histoire journellement  vécue à Homs. Il  retrace ce que tous les autres ne peuvent pas dire ou assumer. Il le dit avec amitié, sans passion, sans rien effacer et sans rien éluder. Juste des faits, et rien que des faits non rapportés mais vécus de l’intérieur. « Je décris la réalité: nos souffrances, nos joies, notre isolement, comment nous mangeons, comment nous cherchons de l’eau, de l’électricité, comment aussi nous essayons depuis le début de la guerre de répondre à la fois à l’urgence humanitaire et à l’immense besoin d’éducation. Je montre le rôle et la force de l’Église, des Églises chrétiennes, pour aider le peuple syrien. Nous ne voulons pas que la nouvelle génération soit une génération de la guerre mais une génération de la paix: pour cela, il faut dès maintenant lutter contre lintégrisme religieux et les discours de haine ».

Il n’est pas seul en Syrie ni à Homs à vivre cette situation de guerre et de désolation. Un autre jésuite partage jusqu’au bout cette expérience. Il s’agit, ici, du Pèrehomsesp Frans tombé à Homs comme Martyr de la foi. Un prêtre psychanalyste qui avait donné sa vie à la Syrie et à ses frères d’où qu’ils viennent. Un homme lucide, réaliste et vivant dans une paix intérieure même quand il a failli mourir… Il sourit, et il continue son petit bonhomme de chemin… Il était certes un homme de paix, de dialogue et de réconciliation. La communauté ignacienne de Homs est un havre de paix et d’accueil qui n’hésite pas ouvrir les portes à des musulmans et des chrétiens. La présence et l’écoute : simples lieux pour « reconstruire » l’autre et pour essayer d’évacuer les peurs ainsi que la haine. Ce travail long était déjà en route et il s’est poursuivi en donnant les contours nécessaires pour entrer dans le mouvement d’une éducation à la paix, à la réconciliation, et à la purification de la mémoire. Purifier la mémoire et obtenir une réconciliation entre les parties va mettre des années…, mais peu importe ! En fin de compte, cette œuvre de tous les instants aide à entrer dans l’espérance. La mort du Père Frans a eu un retentissement très important en Syrie. Le prêtre hollandais a été a été enterré dans le jardin de la communauté jésuite par les familles qu’il logeait. Ils le considéraient comme un homme Juste ! 

Si le danger est semble-t-il écarté pour l’heure, et que la présence physique de Daesh ne se fait plus sentir, il faut malgré tout faire front à un autre danger… moins immédiat mais bien réel. La défaite militaire n’a pas fait disparaître cette idéologie sanguinaire et cette vision de l’islam des esprits. L’esprit de l’Etat islamique demeure chez beaucoup de Syriens qui s’étaient ralliés, si ce n’est par les armes au moins par un sentiment d’adhésion. C’est le temps du recul, et le travail est loin d’être terminé. C’est une nouvelle période qui commence. Cela prendra des années.

Sur les 60.000 chrétiens qui vivaient dans ce quartier, il en reste environ 200 de toutes confessions. C’est difficile aujourd’hui d’en faire le décompte exact. Toujours est-il que la diminution de la présence des chrétiens à Homs est dramatique. La guerre a laissé des marques indélébiles dans le propre corps de chaque Syrien, quel qu’il soit. Cette violence acharnée a fait des centaines de milliers de morts, cinq millions de réfugiés, douze millions de déplacés.

« Les mots me manquent pour clore ce récit. J’aimerais rendre grâce à Dieu, qui fut mon refuge intime, autant que le protecteur de notre mission. C’est grâce à lui que nous avons pu cheminer sous les bombes et œuvrer d’une telle manière. Oui, Dieu était avec moi, avec nous. A chaque instant» (page 293)

Comment alors, en cette fin de lecture, ne pas nous souvenir des paroles de l’Apôtre Paul quand il s’adresse aux Romains ?

« Qui condamnera ? Jésus-Christ est celui qui est mort, bien plus, qui est ressuscité, qui aussi est à la droite de Dieu, qui aussi intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour du Christ ? L’affliction, ou l’angoisse, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou le glaive ? Selon qu’il est écrit : à cause de toi nous sommes livrés à la mort tout le jour, nous avons été regardés comme des brebis destinées à la boucherie.  Au contraire, dans toutes ces choses, nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés. Car j’ai l’assurance que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les dominations, ni les choses présentes ni les choses à venir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour que Dieu nous a témoigné en Jésus-Christ, notre Seigneur ». (Rom 8, 34-38)

Les mots simples du jeune Père Ziad nous touchent au cœur. Gardons les dernières paroles de ce récit saisissant, comme un trésor à faire fructifier et à partager : « Mon vœux ? Voir la paix renaître dans mon pays, afin que les familles chrétiennes se réunissent, que les enfants renouent avec la joie, que les jeunes puissent de nouveau rêver d’un avenir. Il est urgent de se réconcilier. L’heure est venue de rejeter, pour de bon, la voie des armes (…) Je sais que le chemin sera long. Mais le flambeau que nous transmis Frans et nos autres compagnons, religieux, religieuses, et collaborateurs, n’est pas près de s’éteindre. Un jour viendra où nous sortirons des ténèbres. La lumière l’emportera… » (page 294)

Un livre à lire, à méditer et à partager avec d’autres. Bonne lecture !

 

Patrice SABATER, cm

Barcelone, Avril 2019

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