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Un moine en otage. Le combat pour la paix d'un prisonnier des djihadistes

11 avril 2019 | resena
Un moine en otage. Le combat pour la paix d'un prisonnier des djihadistes

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Jacques Mourad

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Il est là. Assis dans le chœur d’une église dans le Centre-ville de Barcelone à l’occasion d’une soirée organisée par l’AED. Discret, presque effacé, posant son doux regard sur l’assistance. On sent qu’il est en prière. L’homme qui a écrit « Un moine en otage – le combat pour la paix d’un prisonnier des djihadistes » est là. Il a été enlevé par Daesch le 21 mai 2015. Sa captivité aura duré 4 mois et 20 jours…

Ce qu’il raconte dans son livre est saisissant. Il n’évoque pas seulement sa captivité, mais aussi son enfance auprès de ses parents, sa vocation, ses études, son pays, sa rencontre avec des prêtres et avec son ami le Père Paolo dall’Oglio, restaurateur du monastère Mar Musa.

Son expérience aurait pu l’entraîner dans la dépression absolue et dans la haine des musulmans. Il n’en n’est rien. A cause de cette expérience-limite, il engage le dialogue avec certains des djihadistes en qui il croit deviner un sursaut d’humanité. Parmi eux, il reconnaît certains jeunes qu’il a accueillis et aidés dans son monastère de Mar Elian (à proximité du village de Qaryatayn et de Palmyre). Il ne dit mot. Ces jeunes savent-ils vraiment ce qu’ils font et pourquoi ils le font ? Au cœur de ce dialogue, les imaginaires se croisent et les vérités sont parfois difficiles à dire et à recevoir.

Le Chef de l’Etat islamique en Syrie entame avec lui un dialogue en exposant les raisons de son engagement et de la nécessité de combattre le jeune Président syrien Bachar el Assad. Il s’adresse au représentant des « Croisés ». Une image développée depuis des siècles par les Arabes en général, et les musulmans en particulier. Ces « Croisés » sont au service de « l’étranger », des américains impérialistes, du sionisme… Comment rappeler à cette autorité brandissant le drapeau noir de Daesch que ce pays était celui des Chrétiens avant l’Hégire et que, par conséquent, ils ont autant de droit que les musulmans ? Comment lui démontrer que ceux qu’il appelle des « Croisés » aiment ces terres comme lui les aime ? Mais sans doute que le plus difficile est de dire sa foi en mesurant ses paroles et, ne répondant pas forcément, en maitrisant ses élans ou sa colère. En cela, le Père Jacques MOURAD apprend tous les jours auprès de son coreligionnaire d’infortune. Il a malgré lui le temps de prier, de penser, de douter, d’avoir mal dans son corps et dans ses tripes. Pourtant, il est fils de l’Evangile et d’une promesse. L’Evangile le convoque à l’espérance et au témoignage à l’instar de l’Apôtre Pierre : « Soyez toujours prêts à rendre compte de l'espérance qui est en vous » (1P 3,16).

Pressé de se convertir à l’islam, menacé de décapitation, intimidé, molesté, fouetté  avec le tuyau d’arrosage, soumis à des interrogatoires et à des insultes, confronté àotage des simulacres d’exécution, le Père Jacques aurait pu « craquer ». Cent fois, il aurait pu renoncer à sa foi, dénoncer ses frères. Il n’en fait rien. Il reste debout malgré un dos usé, abîmé et meurtri sans nouvelle des siens. Il reste intérieurement un homme libre, debout devant l’adversité. Il entre dans la prière en ce mois marial et s’adonne à la récitation du Chapelet. Le huitième jour de sa captivité, un homme vêtu de noir entre dans la cellule des deux prisonniers. Un dialogue s’installe entre les hommes. Au prêtre, à qui il s’adresse, le djihadiste lance une phrase qui résonnera comme une invitation ; et qui sera en fait le tournant de cette épreuve : « Prends-le comme une retraite spirituelle ». Le Dieu de Jésus-Christ est présent en ce lieu sans âme. Le Christ de la Passion et de la Croix est là. Il se souvient alors de la réformatrice du Carmel, sainte Thérèse de Jésus et du Frère universel, Charles de Foucauld. Le Père Jacques est habité par une présence et une paix qui nourrissent ses jours de pauvreté. Il les partagent avec son jeune ami d’infortune.

Outre l’évocation de sa captivité, le Père MOURAD nous propose de réviser nos positions sur le dialogue avec les musulmans, tout comme il le fit lui-même. Inattendu ? Invraisemblable ? Assurément pas. La peur rend la rencontre stérile. Chrétiens et musulmans vivent dans la peur et le ressentiment depuis des siècles et pourtant, s’ils parlent la même langue et s’ils partagent une même culture, ils ne sont pas affranchis de ces peurs ! L’enjeu est capital. Il a pour source et pour terme tout à la fois ce que préconisait Jésus-Christ il y a 2000 ans : la Miséricorde et la Vérité. Comment peut-il oublier que des musulmans, que des hommes et des femmes ont donné leurs vies pour sauver la sienne ? Comment peut-il oublier que ce sont des musulmans qui l’ont aidé à s’enfuir ?

Le regard de ce moine s’est fait prière et compassion. Il essaye de les regarder avec les yeux que Jésus a posés sur tous ceux qu’il a rencontrés ; y compris ses bourreaux. La vengeance qu’il aurait pu nourrir s’est transformée en miséricorde et en chemin de dialogue avec toutes celles et ceux qui veulent vraiment entrer dans un mouvement de vérité.

 

Un très beau livre qui nous prend aux tripes et qui nous apprend à devenir ce que nous prétendons être… Un beau chemin devant nous !

 

 

Patrice SABATER, cm

Barcelone, mars 2019

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