DOMUNI UNIVERSITAS

Un gentleman ottoman

22 novembre 2019 | resena
Un  gentleman ottoman

Recherche: Victor ESKENAZI

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La fin du 19ème siècle et le début du siècle entrant ont créé le mouvement. Le monde ne semble plus tout à fait pareil. Quelque chose d’étrange est en train de changer. On ne saurait dire quoi exactement. En France, Georges Clémenceau est élu Président du Conseil tandis que le Capitaine Dreyfus est innocenté et réintégré dans l’Armée. L’un ou l’autre auront-ils pris le premier omnibus baptisé « autobus » entre Montmartre et Saint Germains-des-Près ? En Grande Bretagne se nouent les premières relations entre Ibn ben Saoud et l’Empire de Sa Très Gracieuse Majesté. Plus au Sud, l’avocat Mohandas Gandhi donne de la voix en Afrique du Sud. Certains comme Paul Cézanne ou Pierre Curie tirent leur révérence, et d’autres comme Léopold Sédar Senghor, Joséphine Baker, Samuel Beckett, Jean Sablon ou l’empereur Puyi – en Chine – entrent dans ce monde. Cette année-là, en octobre exactement, est inventé le signal de détresse SOS. Un cri à ce monde qui se finit et à cet autre qui voit le jour tout comme Victor ESKENAZI qui voit le jour sur les bords du Bosphore en 1906 ! Constantinople d’hier, aujourd’hui Istanbul, est au carrefour de l’Orient et de l’Occident, de deux mondes qui cherchent à se frayer un chemin entre tradition et modernisme, entre Nouveau-monde et Empire ottoman qui est en train de péricliter.

Les Editions LIOR, spécialisées dans la publication d’ouvrages issus de la culture judéo-espagnole et méditerranéenne, nous présentent la biographie d’un Juif ottoman sépharade qui s’ouvre à ce nouveau monde qui vient au cœur d’une ville cosmopolite, bruyante et vibrante d’activités où se côtoient de nombreuses minorités nationales, culturelles et linguistiques. Constantinople est un port ouvert sur deux continents, capitale d’un empire et plaque tournante incontournable entre les régions les plus orientales du globe, entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique au loin. Constantinople ! Elégant, bien éduqué, avenant, un peu timide, rêveur, polyglotte, Victor dépeint une société qui a disparu. Il brosse avec subtilité, tendresse et réalisme la capitale ottomane. Avec lui, nous passons de rue en rue, de quartier en quartier ; et pour ceux qui connaissent Istanbul aujourd’hui c’est un vrai ravissement de redécouvrir une histoire là où portent nos pas en ce début du 21ème siècle. John, le fils de Victor, nous le dit tout simplement dans sa Préface : « Chaque fois que je visite Istanbul, j’ai l’impression de retrouver mes racines les plus profondes, une histoire de famille idéalisée dans un monde idéalisé, intense, authentique et joyeux (…) Qui sait ? Dans une de mes vies antérieures, quelque part au cours de l’histoire, je suis peut-être, moi aussi, à Constantinople, tisserand de velours, astronome, marchand étranger ou hamal parcourant les ruelles de Galata, chargé d’énormes fardeaux, plié en deux, pyramide vivante de marchandises. Mon rêve d’enfance. Je ne suis pas mélancolique : juste en proie au désir langoureux d’un passé paradisiaque totalement influencé par la fraîcheur et par l’ardeur des écrits de mon père (…)»

D’un bref passage à Gibraltar, dominion situé au sud de l’Espagne et au large des côtes marocaines, la famille a gardé non seulement la nationalité britannique mais aussi son éducation, son goût raffiné des choses bien ordonnées, le sentiment d’appartenir à un plus grand espace. La famille juive sépharade multiculturelle reste néanmoins so british ! Le petit Victor en saisira dans sa tendre enfance toute la richesse et toute la difficulté. Les années passent, et avec elles les rencontres, les nombreux voyages dont ceux effectués dans le célébrissime « Orient Express »… L’auteur qui jusqu’alors n’avait pas beaucoup évoqué sa judéité ou le judaïsme sépharade vécu à Istanbul s’ouvre à de nouvelles réalités. L’empire ottoman a éclaté. La Première Guerre mondiale s’est terminée tragiquement, et voilà qu’un deuxième cataclysme s’approche à grands pas. Le bruit des bottes, les idéologies brunes et sanguinaires s’invitent par force. Franquistes en Espagne, Fascistes en Italie et Nazis en Allemagne. Les Juifs d’Allemagne et d’Europe centrale fuient les pogroms, les arrestations, la persécutions et les premiers camps. Il raconte la guerre : l’arrivée des familles juives, les aides octroyées, la fuite pour ne pas aller dans des camps de la mort, les bombardements à Londres… La famille qui avait quitté Constantinople pour Vienne et pour Milan va devoir partir vers la Grande-Bretagne. C’en est fini de ce monde… La Seconde Guerre mondiale est bien là. Victor Eskenazi s'engage comme volontaire dans l'armée britannique. Il sera affecté dans les Services du renseignement militaire au Caire puis à Istanbul. Il finira la guerre au rang de capitaine de l'Intelligence Corps. Il ne pensait pas aller si loin de sa famille, de la Grande-Bretagne…

Le livre nous tient en haleine jusqu’au bout. Tout y est joli et délicat. Tout est raconté sans force mais avec des mots d’amour pour les siens, pour son pays natal, pour ces mondes qu’il a connus et traversés. En juillet 1965 quand son fils John revient à Istanbul avec son père, ce dernier s’écrie alors qu’ils sont encore sur le paquebot : « Nous y voilà enfin ! murmura-t-il. Nous voilà réunis dans une des plus belles villes du monde, l’un des plus grands centres de la civilisation, certainement le centre de notre monde depuis plusieurs générations… ». L’autobiographie de ce gentleman ottoman est aussi une action de grâces pour la vie et les mille dons, pour les joies de la famille, l’amour du prochain, la tradition ancestrale « qui lui appris ce qui est juste », et « les merveilles de la Création qui font naître la foi ».

La couleur brune des chemises que nous pensions définitivement effacée de nos mémoires revient au travers des idéologies identitaires, violentes et barbares. La montée du racisme, de la xénophobie, de l’antisémitisme et de l’arabophobie… nous convoque et nous oblige à la vigilance de tous les instants. Aussi, nous lirons avec grand plaisir ce bel ouvrage de Victor ESKENAZI que nous donne à lire les Editions LIOR. Elles nous rappellent aussi notre héritage ; celui de ces Juifs d’Espagne qui durent fuir pour rester libres et en vie. Le Haïm ! Mashallah !!!

 

Patrice Sabater Pardo

Istanbul, septembre 2019

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