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Pourquoi un État juif n’est pas une bonne idée

10 janvier 2020 | resena
Pourquoi un État juif  n’est pas  une bonne idée

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L’analyse politique à laquelle se livre Ofra YESHUA-LYTH est sans aucun compromis. Si la plume de l’auteur est alerte, la force du propos est, elle, sans appel et parfois un peu dure… voire « féroce ». L’actualité politique en Israël ne souffre pas les demi mesures, l’attentisme, les paroles ronflantes. On n’en trouvera pas dans ce livre qui tranche avec l’édition autour du conflit israélo-palestinien depuis près de deux ans.

L’auteur est anthropologue et journaliste. Elle travaille pour le journal israélien Maariv. Elle est petite fille de migrants issus du Yémen et de Russie. Elle connaît donc de l’intérieur la société israélienne et juive. Son livre est d’abord une question autour de cette dernière. Comment la société a-t-elle pu changer si radicalement depuis la création de l’Etat d’Israël ? Comment s’est-elle « droitisée » et enfermée dans des archaïsmes politiques et religieux ? Comment se pense-t-elle à l’aune des implantations et du repli sur soi ? La loi sur « l’Etat-nation » n’est pas sans lui poser quelques problèmes en termes de droits, de justice et d’égalité.

Un pays qui a accueilli les Falashas, et qui a du mal à intégrer ses fils venus d’autres horizons. Des Juifs avec de longues barbes, des caftans, des velléités religieuses bien marquées et qui pèsent sur la société israélienne. Une communauté d’Europe centrale (les Ashkénazes) qui a du mal à vivre aux côtés des Juifs orientaux (Juifs mizrahim), à côté des Juifs Sépharades. Un pays qui se vit dans les yeux de l’Oncle Sam, et qui reste indéfectiblement sûr de son droit, de sa politique et de sa destinée. Soit… Israël, selon Ofra YESHUA-LYTH, prend résolument un drôle de chemin qui n’est pas celui de la paix ni d’une solution démocratique et laïque. Chacun en Israël du côté hébreu a sa part de responsabilité : le Likoud, la Gauche, Le Camp de la Paix… La Gauche trop sûre d’elle-même s’est bercée d’illusions non fondées sur la réalité. Elle pensait que sionisme, judaïsme et démocratie seraient les seuls ingrédients à pouvoir soutenir l’Etat hébreu ! Le seul point nodal serait l’occupation, et que, si on arrivait à trouver une sortie pour la gérer, tout se réglerait… bonnement. Elle évoque la situation comme suit : « La religion a engendré un imbroglio idéologique, civique et théologique en dépit du bon sens. Des millions d’Israéliens y sont piégés et n’osent pas s’en départir ». La seule possibilité pour donner un horizon à la société israélienne dans son ensemble est de faire sortir la religion de cet imbroglio, et que le pays soit véritablement un pays laïc tel qu’il avait été initialement pensé. Elle dit d’ailleurs sur le sujet : « La religion a engendré un imbroglio idéologique, civique et théologique en dépit du bon sens. Des millions d’Israéliens y sont piégés et n’osent pas s’en départir (…) Herzl n’était pas croyant; Ben Gourion, Sharon et Netanyahou ne mangent pas casher. On ignore que Ben Gourion a pu soulever l’idée que les Palestiniens actuels descendent des juifs qui ont été convertis au christianisme ou à l’islam ». Mais il n’y a pas ici que la religion mais aussi les mythes et les imaginaires qui se nourrissent de la peur du belligérant. Cette peur est à fleur de peau. Pour être juste, il faudrait dire qu’elle touche aussi la partie palestinienne par voie de conséquence.

Selon l’auteur,  la dénonciation des Accords d’Oslo et la deuxième Intifada ont mis un terme à l’espérance d’un terrain d’entente qui faciliterait la sortie du conflit. C’était, là encore, se bercer d’illusions parce que le ver était déjà dans le fruit ; et tout le monde espérait (et y croyait fort !) que ces Accords puissent être enfin le lieu de la paix. Les deux partis en conflits et leurs sociétés ont marqué le pas. Tout le monde a été touché par cette impasse, et ce jusqu’à aujourd’hui. Le Sionisme politique aurait-il échoué dans son désir d’unifier la société israélienne ? Il faut en convenir. De cet échec apparent, il en ressort des frustrations, des impasses politiques, une paupérisation de la société, un éclatement social et politique, des contradictions et des fractures profondes, des murs et des colonies d’implantation, des droits bafoués, et un territoire palestinien complètement morcelé.

Sortir de l’impasse en rendant le pays encore et toujours plus démocratique, où chacun serait selon sa singularité un véritable citoyen à l’égal des autres. Et, s’il n’était pas possible demain de voir naître deux Etats en vivant à côté en paix, sans doute il faudrait penser un pays où la liberté d’être ce que l’on est, de penser ce que l’on pense et de croire dans le dieu de son choix. C’est le combat pour la citoyenneté ; et il est transversal dans tout le Proche-Orient. La question in fine est de savoir quel Etat-juif nous voulons. A quoi aspire véritablement l’Israélien d’aujourd’hui en dehors des clichés et des peurs ? N’est-il pas temps d’ouvrir de nouvelles fenêtres pour que le courage politique soit le meilleur vecteur pour une paix durable et efficace ?

Un livre qui dénote avec les autres ouvrages sur le sujet et qui donne des contours nouveaux à une question qui n’en finit pas d’être La question au Proche-Orient.

 

Patrice SABATER,

Décembre 2019

 

Ofra YESHUA-LYTH, Pourquoi un État juif n’est pas une bonne idée. Préface d’Ilan PAPPE. Ed. Scribest. Octobre 2018. Série « Mémoire critique ». 371 pages. 22,50 €

 

 

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