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Les yeux fardés

22 novembre 2018 | resena
Les yeux fardés

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Lluís LLACH

Père Patrice Sabater, cm

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Avec son premier livre « Les yeux fardés », Lluís LLACH, lauréat du Prix Méditerranée 2016, fait une entrée plus que remarquée dans le monde de l’édition. Ce n’est pas par la littérature que ce natif de Gerona (Catalogne) se fait connaître, mais en tant qu’auteur-compositeur-interprète espagnol d’expression catalane, appartenant à une famille catalane aisée. Son œuvre est résolument tournée vers la contestation. Opposant au régime franquiste, il est condamné et part pour la France. Là, il connaît le succès et débute sa carrière en janvier 1973. A cette date, il se produit chez Bruno Coquatrix à l’Olympia. L’auteur de « l’escada », considéré comme l’hymne libertaire catalan par excellence, revient sur ses terres à la mort de Francisco Franco (en 1976). En 1985, il fait ses adieux à son public dans le village de Vergès où il avait grandi. Sa carrière littéraire commence donc avec ce livre dans lequel on retrouve la plupart des thématiques qu’il chanta en tant qu’interprète contestataire, symbole de la résistance catalane à la dictature du Caudillo espagnol. Un homme pétri par la Guerre civile espagnole et par la culture catalane. Ces deux piliers de son œuvre sont au cœur de ce premier ouvrage.

 

L’histoire se situe dans un quartier populaire de la capitale catalane : la Barceloneta (la petite Barcelone). La population précaire de ce quartier aspire à de grands changements. Ce sont des ouvriers de la mer, des pêcheurs, des dockers, des petites gens…, militants de la CNT (dont le père de Lluís LLach était membre) et du POUM, du Parti Socialiste catalan. Là, à Barcelone, un jeune réalisateur cherche la trame d’un prochain scénario. Contre toute attente, il rencontre Germinal Massagué, âgé de 87 ans, un homme haut en couleur. « On me baptisa Germinal. C’était un prénom qu’à l’époque on donnait aux enfants des ouvriers athées impies, révolutionnaires, anarchistes, communistes, syndicalistes et généralement des gens de mauvaise vie. Finalement, aux enfants des modestes travailleurs, plutôt agnostiques, qui voulaient changer le monde pour vaincre leur misère et préféraient le prénom d’un diablotin à n’importe quel autre trop vu par une Eglise qu’ils sentaient très loin d’eux, ou plutôt trop proche des prétendus gens biens. » (p. 19) Comme le jeune Lluís le dit, « il a besoin de son histoire ». C’est ainsi qu’il va patiemment l’écouter, reprendre les étapes de sa vie, ses histoires au fil de 26 enregistrements. Il met sa vie à nu devant le jeune cinéaste. L’aspect de ce vieux diable est un peu baroque, « ses yeux sont outrageusement maquillés de traits bleus, vulgaires mais étudiés, qui lui donnent cet air extravagant qui ne le quitte pas.» Le jeune homme va de découvertes en découvertes. Le père de Germinal est catalan. Sa mère est française. Elle est originaire de Sète. Le vieil homme aux yeux chargés de khôl (les arabes l’utilisent car ce fard donne de la profondeur au regard) raconte son enfance…, et voilà que le roman de sa vie commence. Action !

 

Au cœur de la Barceloneta, quatre enfants sont liés par une amitié forte, ce genre d’amitié que l’on garde au cœur toute sa vie. Ils sont deux filles (Joana et Mireia) et deux garçons (Germinal et David) vivant dans la misère à la veille du Front Populaire. La nouvelle fait le tour de la ville et c’est la fête dans ce quartier du port : la Gauche unie a gagné et tous les espoirs de justice, de fraternité et d’égalité sont permis. La joie sera de courte durée puisque voilà qu’en juillet 1936 la Guerre civile commence pour se terminer trois ans après, en septembre 1939. Trois ans de violence, de guerre entre frères, de faim, d’assassinats…

 

Ces quatre enfants vont grandir dans l’ombre des grands, au cœur de la noirceur, et devront vivre leur enfance et leur adolescence. Ils découvrent leurs corps et les premiers émois amoureux. Vers qui aller ? Qui pour conseiller ces enfants quasiment livrés à eux-mêmes ? Germinal a fait le tour de son corps et, petit à petit, il va fréquenter les prostituées du quartier. Mais, un soir d’ivresse, il croise un marin avec qui il aura un commerce très soutenu. Le jeune garçon découvre de lui une attirance qui advient sans qu’il ne l’ait espérée ni attendue. Première expérience homosexuelle aux portes de la Guerre… dans un monde qui a soif de liberté et de justice. Barcelone, ville de la liberté et des excès, ville de confrontation et de liberté artistique, indépendante et fière. Barcelone, debout, paiera le prix fort pour ses outrances et ses tentatives d’indépendance. Franco la mettra à genoux. Fier de ses exploits, il défilera triomphalement comme César à Rome sur la Via Layetana. Sur la Place de la Catalogne, on célébrera un acte liturgique formel pour affirmer à la fois une action de grâces mais aussi le recouvrement pur (–ifié) de cette ville corrompue et salie par les « Rojos » (Rouges). Germinal aime profondément son ami David. Cet amour est pur comme de la roche. Cet amour, comme bien d’autres choses, se vit dans la discrétion et dans la clandestinité. Ni la guerre, ni l’exil, ni la vie qui passe n’auront raison de son amour. Il est enfoui, là dans les plis de sa mémoire… Vivront-ils cet amour pleinement ? Longtemps ? David reste dans le quartier tandis que Germinal s’exile en France. Voici que l’Amant et que l’Aimé sont séparés. C’est une douleur et une défaite. Petit à petit, le groupe va se défaire. Une après l’autre, les filles vont quitter le bouillonnant quartier de la Barceloneta. Mireia suit son père à Buenos Aires. Joana ne survivra pas à la guerre puisqu‘elle mourra sous les bombes du bombardement italien. Le fascisme s’installe et il grignote du terrain tous les jours un peu plus… Tous deux seront enrôlés dans l’armée de la République. Tout cela est beaucoup trop lourd pour son ami. David ne supporte pas la guerre et sa cruauté. Germinal en parlant de lui l’avoue : « Il ne savait pas affronter ou gérer un mot pourtant clé à l’époque: le mot brutalité (…) Voilà à quoi ressemblait le nouveau monde. Personne n’avait préparé David à cela. »

 

Durant des années à Sète, Germinal survivra à David et la vie continuera son cours. A la fin du livre, Germinal, avec des mots tendres et paisibles, dévoile les mots d’un cœur lourd. Et que dire encore de cette fin si touchante ?

 

La Barcelone que nous conte, ici, Lluís LLACH est toujours en mouvement, toujours levée et toujours fière, indépendante dans sa façon de dialoguer avec la vie des hommes. Barcelone de toutes les convictions, de tous les genres, catalane en Espagne. Un livre qui aurait touché certainement le David de cette belle histoire sur fond historique. Le style de l’auteur est beau et plaisant. Il nous entraîne dans cette histoire et ses vies. S’il pouvait aussi nous faire changer un peu, en travaillant à construire la paix, en acceptant l‘Autre, et en nous faisant grandir… Que ce serait bien ! Si ce livre tombe dans vos mains, surtout ne le lâchez pas !

 

Patrice SABATER cm

Novembre 2018

 

Lluís LLACH, Les yeux fardés. Traduction du Catalan de Serge Mestre. Ed. Actes Sud. Coll. Babel n° 1463. Paris 2015. 384 pages. 8,90 €

 

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