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Le théâtre marocain à l’épreuve du texte étranger Traduction, adaptation, nouvelle dramaturgie

11 décembre 2019 | resena
Le théâtre marocain  à l’épreuve  du texte étranger Traduction, adaptation,  nouvelle dramaturgie

Recherche: Omar FERTAT

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Nous découvrons depuis plusieurs années le Théâtre arabe, et le Théâtre marocain en particulier. Omar FERTAT, Maître de Conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne où il enseigne le théâtre et le cinéma arabes, publie aux Presses Universitaires de Bordeaux sa thèse de Doctorat : Le théâtre marocain à l’épreuve du texte étranger - Traduction, adaptation, nouvelle dramaturgie. Le livre est copieux mais excessivement intéressant.

Le Théâtre arabe trouve ses origines en dehors du champ culturel arabe. Il faut sans doute remonter au médecin et philosophe Averroès pour repérer les premières expressions autour de la théâtralité. Cette dernière surgit très tôt dans le monde arabe, et son point de départ est bien attesté autour de la pensée des deux auteurs majeurs que sont Aristote (384 et 322 avant l’ère chrétienne) et Averroès. Ce dernier n’a jamais traduit la poétique d’Aristote. Il l’a seulement commenté. Le penseur cordouan n’utilise pas les termes ordinairement employés tels que la « tragédie » et la « comédie ». Il préfère « panégyrique » (madî) et « satire » (hijâ’). « Il est devenu presque classique de commencer toute étude sur le théâtre arabe en citant ce passage de la quête d’Averroès » du Prix Nobel argentin Jorge Luis BORGES afin de souligner l’incompatibilité du théâtre, cet art d’origine occidentale, avec la culture arabo-musulmane. » (p 40) Le théâtre serait-il antinomique avec la pensée arabe ? La culture arabo-musulmane (ce que Jacques BERQUE, appellera le « legs arabe »), a–t-elle était réceptive à cette forme d’art ? Dans le « Paradis » qu’aurait été Al-Andalus de nombreux penseurs, philosophes et soufis s’y sont pourtant intéressés. Pourtant, il n’a jamais fait l’objet d’écrits et de réflexions systématiques. Les Arabes disent de cette période qu’elle est « l’Âge d’or » (à partir de la fin du VIIe siècle) de la pensée arabe et de la culture arabo-musulmane et arabo-andalouse. C’est sans doute du fait que surgit à ce moment précis tout un mouvement de traduction et d’assimilation de l’héritage grec. Néanmoins force est de constater que ni le théâtre ni la poésie ne font partie de ce mouvement de traduction. On notera néanmoins la présence d’un théâtre d’ombres (khayāl al-zill). Ce sera davantage dans la vie de tous les jours plutôt que dans les bibliothèques, les écrits ou la science des élites qu’on trouvera les prémices de ce théâtre. La vie de tous les jours féconde Tout l’Art.

Le théâtre se développe autour de la Méditerranée orientale, et tout d’abord au Liban, en Syrie et dans l’Empire ottoman. Le renouveau littéraire et politique (al-islah), la Nahda, permet une avancée significative de la pensée sur la culture, la littérature et les arts en général. L’expédition française en Egypte dirigée par Napoléon Bonaparte en est sans contexte le prologue. Il s’agit ni plus ni moins que d’aborder le monde qui vient sous l’angle de la « modernité ». L’Egypte tout d’abord, puis surtout le Liban sera l’axe de ce renouveau… ce « carrefour des cultures ». Ce mouvement est autant chrétien que musulman. Il faudra, donc, du temps pour que cet art soit admis par la société. A ses débuts, les auteurs essaient d'inculturer cet art « d’importation occidentale » à la culture arabe et maghrébine. Ils y introduisent les arts traditionnels en s'inspirant de la maqāma. En 1847, le maronite libanais Maroun al-MAQQAS (1817-1855) propose aux Beyrouthins la pièce al-Bahil. Ce sera la date du début du théâtre arabe moderne retenue par les historiens. Le Théâtre de La Comédie est construit en 1868 au Caire. En 1869, ce sera l’inauguration de l’Opéra cairote.

Il faudra attendre 1927 pour que les Marocains découvrent le théâtre (Fès, Tanger, Tétouan dans un premier temps) suite à la venue de « troupes orientales » (Egyptiens, Tunisiens...). La première pièce (Salah al-Din al Ayubi) qui sera mise en scène aura pour thème principal, Saladin al-AYOUBI, et sera une adaptation orientale du roman Le Talisman de l’écossais Walter SCOTT paru dans la série « Récits des Croisés », en 1825. La pièce a été adaptée en 1898 par le Syro-égyptien Nağib ADDAD (1867-1899). Elle connut un très grand succès dans le monde arabe. Il y eut de très nombreuses représentations notamment au Maroc où fut jouée la première pièce en arabe.

Contrairement au Liban, à l’Egypte ou à la Syrie, le Maroc ne s’ouvre au répertoire occidental qu’au début du XXème siècle. Sans doute cela est-il, comme le dit l’auteur, lié à une peur et un enfermement. Le théâtre arabe s’appuie dans les commencements sur des textes occidentaux malgré des tentatives de création plus « orientales ». L’adaptation ou la « marocanisation » des textes occidentaux (noms des personnages, les lieux, le contexte de la pièce) sera marquée par cette volonté de rapprocher le théâtre avec une culture. Ce sera le cas, par exemple, de al Bakhil qui fut une transplantation de l’Avare de Molière. D’autres pièces du corpus moliéresque seront adaptées à la culture arabo-musulmane. De nombreuses œuvres de la littérature française avaient été traduites : Les Misérables, Atala, La dame aux camélias, Sous les tilleuls, Cyrano de Bergerac, Paul et Virginie… C’est sans aucun doute un travail créatif de grande importance. L’auditoire est conquis. La réception est excellente d’autant que l’on aborde des thèmes modernes en arabe dans le cadre du protectorat français qui valorise la culture arabe, les aspirations d’un peuple à la liberté et à l’indépendance. La pièce Le Tartuffe sera interdite en raison du risque de récupération par les Nationalistes arabes.

Nous assistons donc davantage à un théâtre d’adaptation (al-iqtibas) qu’à un théâtre de traduction (al-targama) ; c’est-à-dire à une « pratique intertextuelle » d’appropriation de textes étrangers occidentaux, de transplantation, de contextualisation/patrimoine (turâth)[1], et d’arabisation rendant à l’œuvre un environnement « authentiquement arabe ». Il semblerait que, dans les années 1980, le balancier soit revenu vers une reprise des textes hors espace arabe. Il y a comme un balancement sans fin de tendances qui s’appellent les unes les autres.

L’auteur met également en lumière deux auteurs, deux dramaturges de première importance pour leur grand rapport au théâtre arabe : Ahmed TAYEB-al-ALJ (1928-2012) - « le Molière marocain », et Tayeb SADDIKI (1939-2016). Ce dernier a voué sa vie à la culture et au théâtre (comédien, metteur en scène, chef de troupe, directeur de théâtre, traducteur, adaptateur, auteur…). Il proposera toujours des adaptations en renouvelant de l’intérieur (formes spectaculaires et culturelles arabes) cet art et en formant des générations d’acteurs, de comédiens et de metteurs en scène. Il proposa, par exemple, Samuel BECKETT et Eugène IONESCO). Avec lui, il faut citer un autre nom important : André VOISIN (1923-1991).  Il fonde le Théâtre national marocain et le Théâtre national de la Fédération du Mali. Il est considéré comme le Père spirituel de la première troupe marocaine, de 1953 à 1974. Avec lui, on entre dans une période d’élaboration pour aller au-delà, pour trouver la bonne distance, le bon rythme qui correspond à la société marocaine et à la société arabe. Il a notamment encouragé à développer un théâtre populaire arabe[2]. En 1956, c’est la première fois qu’une troupe arabe « monte à Paris ». La troupe y présente une adaptation des Fourberies de Scapin et une création, Les Balayeurs. En 1986 est créé l’ISADAC (l’Institut supérieur d’Art dramatique d’Animation culturelle). Le but de cet Institut, et du théâtre marocain aujourd’hui, est de créer des espaces nouveaux dans tous les domaines du théâtre (esthétiques, musique, scénographie…) sous trois registres principaux : former le théâtre moderne et contemporain en arabe marocain, an arabe classique, mais aussi en gardant le français comme lieu de référence… « historique » ?!? Il s’agit bien, autour de cette riche et belle esquisse sur le théâtre arabe et le théâtre marocain, de proposer de nouvelles dramaturgies à partir du substrat sur lequel ce théâtre s’est fondé, forgé et nourri. De très grands noms y sont associés tels : Mehdi Mnīʿī, ʿAbdessamad El Kenfaoui, Ahmad Tayeb Al-Alj, Tayeb Saddiki, Mohamed Kaouti, Abdalmajid Elhaouasse, Asmaa Houri.

Un très bon livre de référence qui se lit bien malgré les nombreuses pages…, mais quand on aime on ne compte pas, n’est-ce pas ?

Patrice SABATER

Décembre 2019

 

[1] On pourrait aussi le traduire par l’expression allemande très technique le « sitz im leben ».

[2] Pour rappel, le Théâtre National Populaire de Paris (TNP) est fondé le 11 novembre 1920 par Firmin Gémier. Il se situe au Palais du Trocadéro à Paris. Il est perçu comme un Théâtre d’émancipation. Nous nous souvenons des grands noms qui sont attaché : Gémier, Vilar, Wilson, Planchon, Chéreau et Gérard Philip.

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