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Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre

30 avril 2019 | resena
Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre

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Martine Gozlan

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Un vent nouveau s’est-il levé sur Israël 70 ans après la naissance de l’Etat d’Israël ? Un petit pays moderne encaissé entre de nombreux pays arabes, et presque aussi récent que le Liban selon les normes internationales contemporaines. Que reste-t-il aujourd’hui de l’esprit originel des pionniers et des Pères fondateurs de l’Etat hébreu. On écrit beaucoup à ce sujet. On dit et son contraire. Tantôt on encense Israël tantôt on l’accuse de tous les maux. L’ouvrage de Martine GOZLAN (rédactrice en Chef de l’hebdomadaire Marianne), Israël 70 ans, 7 clés pour comprendre, publié aux Editions de l’Archipel, nous propose une grille de lecture sous sept chapitres afin de renouveler notre regard sur ce pays. Sept prismes ou sept secrets ou sceaux à faire sauter pour découvrir l’Etat hébreu, pour percer cette grande énigme au cœur de ce pays fondé par David Ben Gourion, et ainsi lever une incompréhension majeure. Le chemin de compréhension n’est guère facile tant les paradoxes sont nombreux. Les uns s’appellent tandis que les autres viennent annuler ceux que l’on croyait avoir bien saisis !

Dès le jeune âge, le petit garçon de la famille interroge son père ou son grand-père durant le Seder de Pâques. Il s’approprie par le biais de la Haggadah le passage des Hébreux de la terre d’esclavage à la terre de la liberté. Le Peuple d’Israël se réapproprie les grands moments de son histoire parmi lesquels l’Exil à Babylone… La fonction mémorielle est constitutive des Juifs. Elle agit comme une rumination permanente ; fondement d’une capacité incroyable à la résilience. « Zakhor ! » « Souviens-toi ! » Cette expression ne s’attache pas seulement au passé mais aussi à l’histoire plus contemporaine ; et entre autres choses à la Shoah. Et Martine GOZLAN d’affirmer : « La mémoire d’Israël reste à la fois son cauchemar et son salut ». Les premiers jeunes pionniers, en 1880, se sont constitués en « Amants de Sion » (Hovevei Amon). L’amour pour cette terre ancestrale permet de transcender les douleurs d’une histoire millénaire. « Le sionisme est le prolongement de la mémoire. Je dirais que la  mémoire est le sionisme » (sic)

Israël est un Etat-nation qui assume à la fois sa souveraineté et son héritage historique et culturel tandis que l'Europe semble avoir honte de son passé. Y-a-t-il ici un préjugé à déconstruire et une vérité à dire ? Sans doute l’Europe est-elle engluée dans une autre problématique en ayant baissé les bras, en perdant ses valeurs, sa culture et la force de la transmission. A l’inverse, le Peuple Juif – et aujourd’hui Israël – a su pérenniser dans un long continuum ses valeurs dans une transmission des valeurs inaltérables en célébrant la Tradition, la mémoire et ses propres racines multiculturelles. Cela conduit d’une certaine façon à fonder sa vie et ses racines dans un seul élan que porte l’hymne national : Hatikhva. Malgré toutes les vicissitudes de l’Histoire, le Peuple (Am Israel) est attaché à son pays-nation, emblème et lieu de ralliement pour tous les Juifs du monde entier.

« L’immigration, un rêve en mouvement ». L’idée sioniste, c’est le rassemblement des exilés. Israël devient à la fois une terre d’appel, mais une terre où il fallait asseoir son avenir. La seule condition était d’être majoritaire sur ces terres ancestrales. Plusieurs arrivées successives ou « montées » (Alya) eurent lieu pour s’installer et adhérer au projet sioniste sur cette terre que Yahvé donne. L’immigration n’a jamais été une chose facile, mais Israël s’y est attaché résolument. Ce fut tout à la fois un danger et un défi permanent. Comment absorber tous ces gens ? Comment donner réalité à un rêve en se confrontant à la réalité ? Intégrer les nombreuses arrivées, puis les Sépharades fuyant des pays arabes, les Juifs Yéménites, les Falashas d’Ethiopie, les Juifs arrivant de l’URSS et des Pays socialistes. Il ne s’agit pas seulement d’absorber mais bien d’intégrer par la langue et l’adhésion à un projet commun en Eretz Israel. Tout cela a nourri des incompréhensions, des difficultés, des blessures, une société à plusieurs vitesses. Et combien est-il difficile et compliqué de choisir son camp ! Selon l’auteur, il y aurait « comme un flottement existentiel dans le fait de se sentir à la fois d’ici et de là-bas, d’être d’ici et de là-bas en même temps ! » Et que dire encore des conflits internes entre laïcs et religieux, entre libéraux et Haredim ? Pour calmer les religieux, David Ben Gourion avait tranché en faveur d’un compromis qui comprenait l'exemption du service militaire et la pleine autorité rabbinique sur l'état-civil, de la naissance à la mort. Il n’avait pas prévu que ces religieux orthodoxes formeraient dans les années 2050, un tiers de la population juive.

« Une démographie qui bascule ». Ils  étaient huit cent mille lors de la Création de l’Etat d’Israël. Ils sont aujourd’hui près de neuf millions : 75% de Juifs et 21% d’Arabes. C’est une réalité à laquelle doit se confronter les gouvernements successifs de l’Etat hébreu. La « bataille pour Jérusalem », la colonisation (ou « implantations ») est à ce prix… Il s’agit bien d’une menace démographique permanente ; mais en même temps on voit ici ou là, selon les années, un taux de natalité en évolution : Il serait de l’ordre de 6,9 enfants par femme alors qu’il n’est que de 3,4 chez les Arabes israéliens et de 3,1 chez les Palestiniens de Judée et de Samarie. A Gaza, on évalue ce taux à 4,7.

La question religieuse et les difficultés sociétales participent de ce « laboratoire » sans cesse réactualisé. Les Pères fondateurs étaient plutôt laïcs, tandis qu’aujourd’hui, la pratique religieuse juive est en pleine expansion. Tsahal, l’armée d’Israël, est le « miroir du pays ». Elle jouit d’une admiration sans fin même s’il est vrai qu’elle a été sans cesse appelée à se réformer et à se métamorphoser en devenant un creuset d’intégration dans la société. Chercher patiemment et résolument, telle serait l’ADN d’Israël, comme étant un des ressorts de la résilience. Chercher et rechercher de façon tout azimut et dans les domaines les plus divers. Israël toujours à la pointe pour survivre, et comme phare du Proche-Orient  dans un inaltérable optimiste israélien existentiel ! Les recherches vont dans tous les sens : laboratoires médicaux, médecine, sécurité générale et sécurité militaire, espace, désalinisation de l’eau de mer, start-up. Cette technologie naissante et en mouvement permanent, Israël souhaiterait la partager avec ses voisins palestiniens et arabes israéliens ; mais aussi de la ville nouvelle palestinienne (non loin de Ramallah) de RAWABI.

Une histoire pleine d’énergie qui n’est pas, comme on le sous-entend parfois, « ghettoïque ». Ne dit-on pas en Israël, « Ein breira » ; c’est-à-dire : « On n’a pas le choix». Déjà Golda Méir l’affirmait comme une sentence incontournable : «un juif ne peut pas se permettre le luxe d'être pessimiste!». L’optimisme serait donc l’âme de cette quête et de cette résilience, de cette volonté de « vivre l’instant présent » au milieu d’un monde qui apporte chaque jour des peurs, des craintes… Israël de Tel Aviv et Israël de Jérusalem, Israël des « implantations » et des Kibboutzim, Israël du Negev… autant de visages qui s’entrechoquent.

Et s’il est dit qu’Israël a ce goût pour la recherche, pour se moquer de lui-même au travers de ces innombrables blagues  alors il faut poursuivre sa réflexion pour comprendre plus loin. Il faut encore ouvrir d’autres portes de compréhension. Ce qui compte en définitive n’est pas la réponse mais la question… le questionnement perpétuel comme si la vie en Israël était soumise à une permanente étude dans une Yechiva, et qui aurait comme laboratoire la vie des Hommes et leurs espérance en Terre Promise. « La recherche, l’ADN du défi ». Dans les domaines scientifiques, notamment médicaux, Israël est à la pointe du progrès. Le professeur Uri Nir, inventeur de l’Emizil (médicament ainsi nommé en souvenir de ses parentes, Emilie et Zilli, assassinées par les nazis), pense vaincre le cancer dès 2020 ! Avec l’ophtalmologue Yossi Mandel, les prothèses rétiniennes révolutionnent la vie des non-voyants.

On peut refaire la vie à l’infini. On peut même réécrire l’Histoire sur les faits, comme le dit l’auteur. On peut éluder tout ce qui dérange au risque d’avoir une vue partiale et/ou partielle des choses et des temps. Tout est possible, mais ouvrir des portes ce n’est pas non plus aller à la simplification. « C’est à cause de l’animosité de nos voisins, de notre peur d’être détruits, que Tsahal a été contrainte de développer le principe d’excellence. » Il est vrai que l’auteur parle d’un leader palestinien écarté pour ses idées « avant-gardistes et ouvertes à la paix », et du Mouvement des « Femmes qui font la paix ». C’est très louable, mais néanmoins, Martine GOZLAN n’a pas rencontré les gens de la « vraie vie », des classes pauvres, rurales, « à la marge « de tout ». Donne-t-elle beaucoup la parole aux Arabes israéliens ou seulement aux Juifs d’Israël ? Israël serait-il alors vraiment (et seulement) un pays juif pour les Juifs ? Oui, la réalité palestinienne est divisée, éclatée, corrompue en bien des lieux. On est d’accord de dire que c’est un « grand malheur des Palestiniens ». Et, de dire encore, « qu’on fait grief à Israël de répéter qu’il n’a pas de partenaire en face, mais c’est la stricte réalité ». Et d’autres sentences ou anathèmes pourraient encore blesser celui qui veut vraiment faire la paix… Serait-on seulement dans la Psyché ? La pathologie serait-elle seulement d’un même côté ? De quel côté du Mur exactement ? Ne devrait-elle pas ouvrir des portes et jeter des ponts ? Apparemment, l’assassinat de Yitzhak Rabin par le fanatique Yigal Amir, le 4 novembre 1995, n’a pas permis d’entrer dans cette exigence de remettre les compteurs à zéro pour libérer des énergies nouvelles afin de trouver le modus à une vie de paix entre les deux belligérants… en préférant d’un côté et de l’autre l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien comme seul voie possible, et en faisant émerger les tendances les plus radicales dans le corps de la société en Israël. Mais « un optimisme existentiel »est là. Né dans la guerre il y a 70 ans, l’État hébreu a transformé le danger en principe de croissance. En 2018, selon un « Hit-Parade du Bonheur » établi par l’ONU, Israël figure au 11ème rang sur 156 pays. « Cet optimisme existentiel est la plus sûre réponse à toutes les menaces ». Ce livre est résolument versé dans l’optimisme, la louange et l’accord en tous points au sujet des 70 dernières années de l’émergence de l’Israël moderne. Chacun se fera une idée précise de la réalité en comparant son point de vue, en allant en Israël, en lisant, en rencontrant des personnes juives et non juives ; et là sera sans doute le meilleur bagage pour ne pas vivre des seules illusions mais surtout à partir de… la concrétude. Ce livre reste intéressant sur bien des points. Il accompagnera notre réflexion.

Patrice SABATER,

Barcelone Avril 2019

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