DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Jamais Dieu sans toi

Jamais Dieu sans toi 15 juin 2014

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Quand le pape François était dans ses jardins avec Shimon Perez et Mahmoud Abbas, quel était le Dieu qu’ensemble ils ont prié ? Y avait-il trois dieux différents, un juif, un chrétien, un musulman ? Ou n’y avait-il qu’un seul Dieu, identifié par les uns et par les autres différemment? Et si c’était le même Dieu qu’ils ont prié ensemble, a-t-il été heureux de les voir réunis ? Comment a-t-il perçu leur propre diversité dans la communion d’une prière pour la paix ?

L’unité dans la diversité, tel est bien le problème de l’humanité. L’unité dans la diversité, c’est la devise de l'Union Européenne, c'est pour nous chrétiens, le mystère de Dieu. Mais serions nous capables d’en parler avec notre voisin musulman, avec notre collègue juif ?

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Il n’est pas un vieillard barbu planant sur les nuages dans le ciel, s’amusant à jouer aux boules, comme on le dit aux enfants pour leur expliquer le tonnerre. Ce Dieu-là, était un grec, il s’appelait Zeus et il lançait des éclairs.

Nous croyons que Dieu est unique, qu’il n’y a qu’un seul Dieu. Mais nous croyons qu’il n’est pas solitaire car, comme me le disait un intellectuel juif : « Si Dieu est seul, il devient fou ».

Dieu n’est pas un solitaire. Il a créé le cosmos et finalement l’humanité, qui lui fait des tas d’histoires… Il s’est lié avec le peuple d’Israël dans une alliance très chahutée. Il vit avec lui une suite de crises et de retrouvailles qui peut inspirer les couples en difficulté, une histoire qui culmine dans des noces de sang, celles de l’Eglise et du Christ…

Dieu n’est pas solitaire, il n’est pas sans vis-à-vis. Mais bien plus encore, Dieu n’est pas solitaire parce qu’il est communauté. Il est famille, disent certains. Il est communion d’amour. Dieu est amour. Il est relation, foyer ardent de don de soi et de réciprocité, altérité dans l’unité. Unité qui n’est pas uniformité, unité qui sauvegarde la différence, sans mélange ni confusion. « Qu’ils soient un comme nous sommes un » dit Jésus. Un se dit au pluriel : nous sommes Un.

Dieu est amour. Non pas seulement parce qu’il nous aime, mais plus encore parce qu’il est amour en lui-même. Dieu est amour parce qu’il est l’amour, le vrai. Il invite à participer à l’amour qu’il est. Or, pour qu’il y ait amour, il faut une relation et donc être au moins deux. L’amour est parole, solidarité, confiance et don de soi. Il est facteur d’unité. Il n’y a d’ailleurs qu’un amour. Il ne peut y avoir qu’un seul amour ! Quand nous aimons, nous vivons Dieu. « Dieu est amour et qui aime connaît Dieu », dit saint Jean.

L’amour, le vrai, ce n’est pas d’aimer comme on aime les frites, ni d’aimer les cerises pour cracher les noyaux. L’amour, c’est d’aimer comme Jésus nous a aimés, aimer jusqu’à ses ennemis. Ce n’est pas le sentiment amoureux ‘je t’aimais, c’était bien, je ne t’aime plus, c’est ainsi’… L’amour n’est pas un sentiment mais un commandement. Cela n’est pas facultatif. Aimer, c’est aussi simple et aussi compliqué que Dieu, puisqu’il s’agit d’une même réalité. « Dieu », « amour », deux mots qui ont beaucoup souffert. Deux mots qui sont régulièrement défigurés, trahis, mis à mort.

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Je ne vais pas réécrire le Credo mais proposer quelques formules à méditer, sous forme de poèmes, sous forme de jeux de mots, à mastiquer de temps en temps. D’abord une boutade du poète Jacques Prévert : « La théologie, c’est simple comme Dieu et Dieu font trois ». Dans cette ligne, je précise que nous croyons en « un Dieu Trois », c’est facile à retenir, aussi simple que de compter : un, deux, trois : nous croyons en « un Dieu Trois ».

Mais, allons plus loin, dépassons la question des chiffres. Comment dire que notre vocation est d’entrer dans la communion des personnes divines, dans l’intimité de Dieu ? On dit souvent « jamais deux sans trois », et bien Dieu nous dit « Jamais Dieu sans toi ». Jamais sans toi : Je ne peux pas être pleinement heureux si tu ne l’es pas. Je ne peux pas me satisfaire de ton absence, d’une rupture entre nous. Je suis prêt à payer le prix fort pour que l’amitié soit rétablie. Je suis prêt à mourir s’il le faut pour te montrer que je ne peux pas vivre sans toi, à disparaître même car je ne peux pas exister sans toi.

Je ne peux pas être moi, sans toi. Je ne peux pas être père si tu n’acceptes pas d’être fille ou fils. Je ne peux pas être ta source si tu n’accueilles pas mon inspiration. Je ne peux pas vivre si tu ne me veux pas vivant, si tu ne me reconnais pas. « Dieu est Dieu, disait Maître Eckhart, quand je dis ‘Dieu’ ». Il me suscite et me ressuscite, et moi je le conçois, dans la foi. Devenir chrétien, c’est, comme saint Paul, percevoir, dans une fulgurence aveuglante, la vulnérabilité de Dieu dans la passion de Jésus. « Il n’a pas retenu comme un privilège à conserver, le rang qui l’égalait à Dieu… » (ph2), il s’est fait homme, s’est mis à notre portée, s’est remis entre nos mains, dans la crèche comme le bébé d’une famille déplacée, sur la croix où il est condamné : lui, Dieu, traité de blasphémateur ! Lui, source de la Vie, mis à mort !

On comprend que Juifs et Musulmans n’acceptent pas cet abaissement de Dieu. Mais attention. Comment pouvons-nous en témoigner autrement qu’en acceptant d’aller aussi loin que Jésus ? S’il y a des questions d’identité, il ne s’agit pas seulement de signes distinctifs, de croix, de croissants ou d’étoiles à six branches.

C’est la relation qui est constitutive de la personne, disent les théologiens. Je suis celui que tu me donnes d’être et réciproquement. « Qui me voit, voit le Père ». « Jamais Dieu sans toi », je ne peux pas être Dieu si tu n’es pas Dieu… Je suis venu pour que tu deviennes Dieu avec moi. Je ne peux pas être Dieu avec toi, si tu n’es pas Dieu avec moi.

Le Dieu de Jésus-Christ ne veut pas être Dieu tout seul, il veut faire de nous des créateurs, des inventeurs, des êtres pleinement libres et souverains, des interlocuteurs à part entière. Il ne réalise pas l’égalité par le bas, mais par le haut. Il souhaite nous diviniser, il nous confie d’énormes responsabilités et il n’a qu’un seul désir, celui de nous associer sa vie.



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