DOMUNI UNIVERSITAS

Paroles vives

Dans l'abondance, le manque !

Dans l'abondance, le manque ! 3 août 2014

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Un état de manque

Nous ne pouvons pas oublier en célébrant l'Eucharistie, ceux qui ont faim, ceux qui ont soif, ceux qui ont peur, ceux qui survivent dans les différents déserts du monde, ceux qui sont en guerre.

Mais il nous faut regarder aussi notre propre réalité qui n’est pas nécessairement plus facile à gérer. Car nous nous trouvons dans la situation opposée : avec le problème non pas de la dénutrition mais celui de la surnutrition, celui de l’obésité des enfants, celui de la surconsommation, celui de la surcharge pondérale (je reçois tous les jours de spams pour maigrir, aucun pour grossir). Il y a quelque chose qui ne va pas : au cœur de la surabondance se pose la question du manque. Les drogués le manifestent à l’extrême : nous disons qu’ils sont en « état de manque ». Mais ne sommes-nous pas tous d’une certaine façon en état de manque, de faim, de soif, de désir latent ? Ne sommes nous pas tous d’une certaine façon des frustrés ? Pour y faire face, il faut essayer de dévisager ce manque : qu’est-ce que ce manque ? Et comment le gérer ?

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Un manque ponctuel ou un manque structurel ?

Qu’est-ce que ce manque ? Un manque de quelque chose ou manque structurel ? Poser ainsi la question, c’est déjà suggérer une réponse : il n’y a pas en moi un manque de quelque chose seulement, il y a un manque en moi parce que c’est ma nature d’être en manque. Je suis un être de désir, je suis un être inévitablement insatisfait. Même si je me soigne (comme l’on dit), je ressens toujours un certain manque. La liberté, c’est de le reconnaître, de l’accepter, de l’assumer. Un petit manque, un gros manque ? Une petite faim, une grosse faim ? En France, les serveurs des restaurants nous demandent après le repas : « est-ce que cela s’est bien passé ? » comme si nous avions vécu une épreuve difficile. Au Québec la question est plus directe : « est-ce que vous êtes comblé ? ». A vrai dire, non ! Je peux être gavé, je ne peux pas être comblé. Rien ne peut combler le cœur de l’homme, ni le meilleur repas préparé par la mère de famille, ni les meilleures attentions du mari pour son épouse, ni la générosité des parents, ni la reconnaissance des enfants. Il y a, dans le désir humain quelque chose d’infini et quand on dit qu’il faut passer du besoin au désir, en fait la limite entre les deux n’a rien de précis. Accepter que l’autre reste frustré, c’est aussi respecter sa liberté.

Dans son fameux sermon de Bénarès, Bouddha explique que la cause de la souffrance, c’est le désir. La conclusion qu’il en tire est qu’il faut éteindre le désir. Mais je crois que tuer le désir, c’est se tuer soi-même. Celui qui n’est plus en manque est un homme mort.

Dans la tradition judéo-chrétienne, le désir est valorisé, tout au contraire, et la souffrance n’est pas refusée. « Que l’homme de désir approche, et qu’il boive l’eau de la Vie, gratuitement ! » dit l’apocalypse. L’homme de désir ! Autrement dit, le vivant ! Celui qui a faim, celui qui a soif de Vie !

On dit parfois de quelqu'un : il a tout pour lui. Rien n'est plus faux. S'il a beaucoup de dons, il faut qu'il donne tout, pour éprouver son manque. Car il ne s’agit pas de combler ni d’étouffer le désir, il faut l’humaniser, l’évangéliser, l’orienter vers ce qui peut véritablement rassasier. Ceci semble contradictoire : si rien ne peut nous rassasier, alors comment orienter le désir vers quelque chose, s’il n’y a aucune chose qui puisse nous rassasier ? C’est peut être que notre désir n’est pas un désir de quelque chose. Les moines qui ont vécu ici l’avaient compris. Ils vivaient simplement, ils travaillaient régulièrement, ils faisaient de belles choses, habités par un désir qui n’était pas seulement de pain, ni de vin, ni de confort, mais un désir de Dieu.

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Comment Dieu pourrait-il nous rassasier ?

Le pourrait-il parce qu’il est immense, très grand, très gros, très lourd ? Parce qu’il est infini ? Non pas ! Mais parce que le Dieu de Jésus-Christ est lui aussi un être de désir. Il sait ce que c’est que la faim, que la soif, que le désir. Dans l’évangile, on dit que Jésus a faim, on le dit au moins deux fois : quand après avoir jeuné 40 jours et 40 nuits, il a eu quelques chatouillements d’estomac… on le dit aussi sous forme de question de la part du ressuscité : « petits enfants, avez vous quelque chose à manger ? »

Notre Dieu a soif. Jésus l’exprime explicitement deux fois : quand il rencontre la samaritaine, et sur la croix.

Notre Dieu est un Dieu qui a faim et qui a soif, il désire. Il n’est pas bouddhiste, au sens que j’ai dit tout à l’heure (car le bouddhisme ne peut se réduire à ce que j’en ai dit). Notre Dieu est en manque. Dans l'abondance, il est en manque de nous. Pourquoi ? L’amour a ses raisons que la raison ne connaît pas ! C’est un Dieu amoureux. C’est un Dieu passionné.

La rencontre de deux désirs

Et c’est la rencontre de ce manque qui peut combler notre propre manque. C’est la rencontre de cet autre désir qui peut combler notre propre désir. L’histoire s’ouvre quand ces deux désirs se rencontrent, le désir de l’humanité et le désir de Dieu. Quand ces deux désirs s’avouent. Ils se disent dans une parole et c’est le début de toute une série d’histoires. Car le désir fait aller de l’avant, fait entreprendre de grandes choses. Il communique la force de créer, de guérir, de chercher, de communiquer.

Dans l'Eucharistie, alors que nous sommes rassasiés d’une petite hostie, nous pensons à tous ceux qui ont faim, de pain, de paix !



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