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L'esprit et le droit

Théologie implicite de l'intégration européenne

Théologie implicite de l'intégration européenne 9 janvier 2016

L’histoire de l’Europe institutionnelle est une histoire récente. Elle débute en 1957 par le traité de Rome, c’est-à-dire il y a à peine soixante ans. C’est un processus : l’institution Europe est toujours en cours d’élaboration, de construction, de traité en traité. Vivant et travaillant à Bruxelles depuis 12 ans, française née au sein d’une famille d’européens convaincus, juriste et théologienne, l’institutionnalisation de l’Europe n’est pas seulement un objet d’études, un enjeu économique ou politique, c’est mon histoire. C’est l’histoire de notre génération à tous ici. Comment l’Europe institutionnelle se situe-t-elle par rapport aux religions ? Comment celles-ci contribuent-elles à ce processus ? Y a-t-il une théologie de l’intégration européenne ? Si oui, comment la qualifier ?


« L’indifférence réciproque » (R. Medhi) fut longtemps la marque des relations entre les institutions européennes et les communautés de foi. Les relations sont récentes : il faut attendre l’initiative du Président Jacques Delors, aux débuts des années 90, pour qu’émerge un lien institutionnel entre la sphère des religions et celle des institutions européennes. Ce lien s’amorce sous la forme d’un Dialogue officiel avec les religions, les Eglises et les communautés de conviction, auxquels on ajoute les humanismes quelques années plus tard et par l’association « une âme pour l’Europe » (1994). Il s’institutionnalise progressivement dans le traité d’Amsterdam (1997) et dans le livre blanc de la gouvernance européenne (2001). La question cristallise les attentions politiques, lors du débat sur les « racines chrétiennes de l’Europe », dans le projet (avorté) de constitution européenne (2005). Pour autant, le traité de Lisbonne (2007) institue le Dialogue ouvert, transparent et régulier avec les religions.

1. Historique des relations entre les religions et l’Europe institutionnelle


Parcourons brièvement l'historique des relations entre l'Europe institutionnelle et les religions.


A. Le dialogue avec les religions, les Eglises et les communautés de conviction, puis avec les humanismes nait de l’élargissement européen vers l’Est (1989)
 

Pourquoi ? La chute du mur de Berlin (1989) fait prendre conscience à J. Delos de la nécessité d’impulser autre chose qu’une visée économique et sociale à l’Europe. L’élargissement à l’Est pousse le président de la Commission européenne à trouver une identité européenne commune, qui cimente une unité tout aussi politique qu’économique. Il s’agit de susciter un sentiment d’appartenance, de construire une union politique qui puisse être à la hauteur des ambitions économiques.
Le dialogue avec les religions apparaît dans le contexte d’une Europe qui se veut (du point de vue des institutions) politique. A terme, les religions semblent constitutives d’une citoyenneté européenne, perçue comme politique (une culture commune, un destin commun) autant que comme juridique (un ensemble de droits et d’obligations).

La vision est ainsi inclusive :
- Pas un marché commun sans un projet politique, c’est-à-dire humain, citoyen.
- Pas de culture commune sans une place reconnue pour les religions
Le dialogue des religions est le lieu d’émergence du sens, de la signification profonde de l’intégration européenne, au moment même où l’Europe s’élargit.
Ce dialogue s’institutionnalise par le truchement de rencontres régulières, avec les acteurs des religions, des Eglises, des communautés de conviction, des humanismes, à partir de J. Delors, puis sous la commission Santer, Prodi, Barroso, Juncker.


B. Une âme pour l’Europe (1994)
 

Dans cet élan, nait à l’initiative de J. Delors (1992), une association « Une âme pour l’Europe » (effective en 1994). Ainsi se formalise davantage encore la coopération institutionnelle entre les institutions européennes et les religions qui se structure à travers cette association au nom évocateur. Y collaborent les catholiques via la COMECE (commission des conférences épiscopales de la Communauté européenne, la commission « Eglise et société » de la Conférence des Eglises européennes, les protestants (dans une perspective œcuménique) à travers la commission Eglise et société de la conférence des Eglises européennes (fondée par des fonctionnaires européens en 1960), les orthodoxes à travers le Bureau de l’Eglise orthodoxe, les juifs à travers la conférence des rabbins européens, la fédération humaniste européenne, le conseil musulman de coopération en Europe. A ces membres fondateurs, s’ajoutent progressivement des associations religieuses, qui comportent une structure européenne, comme, par exemple Espaces, pour les dominicains.


« Une âme pour l’Europe » vise à servir une conviction : « Si, au cours des dix prochaines années, nous ne parvenons pas à donner une âme à l'Europe, à lui donner une spiritualité et un sens, c'en sera fait de l'unification européenne ». Le droit et l’économie ne suffisent pas : l’union européenne ne se bâtira qu’avec un souffle spirituel, avec un projet qui transcende la sphère matérielle. Selon quels modes ? Prioritairement, le dialogue entre les communautés religieuses et les institutions européennes, ainsi que la promotion de projets (colloques, recherches, publications) valorisant la dimension éthique et spirituelle de l’intégration européenne.


C. Le dialogue avec les religions s’institutionnalise progressivement (1997, 2001, 2007)

Le traité d’Amsterdam (1997) précise dans la déclaration n°11 le statut des Eglises et des organisations non confessionnelles. « L'Union européenne respecte et ne préjuge pas le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Églises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres. L'Union européenne respecte également le statut des organisations philosophiques et non confessionnelles ».

Le livre blanc sur la gouvernance européenne (2001) fait référence (c’est donc la seconde fois seulement) aux religions, précisément dans le chapitre consacré à la participation de la société civile à l’intégration européenne. Ainsi « la société civile joue un rôle important en permettant aux citoyens d’exprimer leurs préoccupations en fournissant les services correspondant aux besoins de la population. Les Eglises et les communautés religieuses ont une contribution spécifique à apporter ». Les religions se situent au cœur de la démocratie participative voulue par les instances européennes. Le dialogue se veut horizontal (entre les organisations représentatives de la société civile), vertical (un dialogue structuré et régulier avec les institutions décisionnelles), sectoriel.

La Charte des Droits fondamentaux, proclamée à Nice le 7 décembre 2001, stipule dans l’article 10 que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Ce droit implique de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ».

C’est toutefois en 2007 seulement, dans le traité de Lisbonne, que le « dialogue entre les institutions européennes et les religions, les Eglises et les communautés de conviction » est institué comme tel. Ainsi, l’article 17 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne précise que :

- « L'Union respecte et ne préjuge pas du statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Eglises et les associations ou communautés religieuses dans les États membres.
- « L'Union respecte également le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les organisations philosophiques et non confessionnelles.

- « Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l'Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces Eglises et organisations ».


D. « Les racines chrétiennes de l’Europe » ou la place des religions dans le projet constitutionnel de l’Europe (2005)
 

En 2005, la référence explicite aux « racines chrétiennes de l’Europe » dans la future constitution européenne cristallise le débat politique. Même les chefs d’Etat et de gouvernement ont pris position. L’analyse de ces débats manifeste clairement la place des religions dans la construction d’une Europe politique. « Dans une Europe à 25, il sera plus nécessaire encore que nous puissions disposer de fondements culturels communs ». Or, les religions sont constitutives de la culture.

Plus précisément, et dans cette même logique, il s’agit de manifester la place du christianisme. Ceci a pour but de servir une identité culturelle spécifiquement européenne. Ainsi, « il est souhaitable que notre Constitution européenne fasse référence à ces racines chrétiennes » car « celui qui voyagerait en Europe sans tenir compte de ces racines religieuses et culturelles aurait toutes les chances de ne rien comprendre aux contrées qu'il traverse »

Ceux qui s’opposent à la référence explicite aux « racines chrétiennes de l’Europe » reconnaissent l’héritage du judéo-christianisme. Mais ils mentionnent aussi l’apport des Lumières, et à travers lui, l’émergence de la laïcité qui s’inscrit institutionnellement et historiquement par la séparation claire de l’Eglise et de l’Etat. Le vice-premier ministre belge de l’époque, Louis Michel, s’interroge alors sur la nécessité de « mettre l’accent sur une inspiration particulière plus que sur une autre ? » Il précise que « l'identité européenne passe clairement par la séparation de l'Eglise et de l'Etat. L'Europe, c'est l'Etat impartial », qualifiant d’« intolérance » la mise en perspective de l’unique confession chrétienne en Europe.


Si le christianisme, comme toutes les religions, font partie prenante de l’héritage « spirituel » de l’Europe, il n’a pas vocation à recouvrir tout le champ du religieux, tout comme les religions elles-mêmes sont à relativiser, par le truchement de la laïcité, de la libre-pensée et de l’héritage des Lumières. Louis Michel va jusqu’à contester l’inscription de l’article 51 dans le projet de constitution (qui sera assumé par le traité de Lisbonne, article 17, voir ci-dessus) et le projet de « dialogue ouvert, transparent et régulier » avec les Eglises.


Au terme des débats, aucune mention ne fut ajoutée au projet de traité instituant une constitution européenne. Le projet même de constitution fut un échec, suite au rejet par voie de référendum (2005) du traité établissant une constitution pour l’Europe (2004) de plusieurs pays européens. En tout état de cause, ceci ne constitue pas un échec complet (ni pour les religions en général, ni pour le christianisme en particulier). En 2007, le traité de Lisbonne institutionnalise le Dialogue des institutions européennes avec les religions.


E. Un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les Eglises et organisations (2007 à aujourd’hui)
 

Le dialogue est ouvert : « quiconque souhaite participer au dialogue peut le faire ». En termes juridiques, la Commission européenne se responsabilise sur la mise en œuvre du Dialogue mais elle n’a pas compétence pour accréditer ou reconnaître officiellement une communauté religieuse ou une association philosophique. Il s’agit là de la compétence de chaque Etat-membre.

Le dialogue est transparent : toutes les rencontres sont publiées sur le site de la Commission européenne (partenaires, objectifs, résultats).

Le dialogue est régulier : cette mention précise la permanence du projet. Il ne s’agit pas d’événements ponctuels. La finalité est l’interaction réciproque entre le processus d’intégration européenne et les religions, afin que celles-ci y contribuent d’une part, en bénéficient d’autre part. Il s’agit essentiellement de séminaires de dialogue et de congrès.


Ce bref parcours historique manifeste l’acquis institutionnel européen, en matière religieuse. Il révèle aussi une théologie implicite de l’intégration européenne, dont on peut pointer les principaux éléments constitutifs.


2. Théologie implicite de l’intégration européenne


A. L’Europe révèle son âme dans son institutionnalisation


L’institutionnalisation de l’Europe, c’est l’Europe. En d’autres termes, l’âme de l’Europe n’est pas à chercher du côté de racines chrétiennes européennes, qui assurerait un caractère définitivement chrétien à l’Europe.
L’âme de l’Europe réside dans la manière dont elle s’organise progressivement.


L’inscription progressive d’un Dialogue structurel avec les religions dans l’institution Europe est emblématique. Le Dialogue est l’instrument juridique, institutionnel par lequel associer la société civile à l'élaboration de l'Institution Europe.

Ce Dialogue est pensé dès l’origine pour contribuer à l’émergence d’une citoyenneté européenne, pour susciter un sentiment d’appartenance commune, pour forger une communauté de destin.

B. La diversité des religions, des langues, des cultures


Le Dialogue s’ancre dans un modèle politique institutionnel qui reconnaît, qui suppose la diversité… des religions, des langues, des cultures.

Ce Dialogue est d’emblée interreligieux : il est Dialogue avec les religions et Dialogue entre les religions. Il suppose la diversité. Ce faisant, l’institution Europe se porte garante du Dialogue. Elle est ce tiers qui rend possible la coexistence pacifique d’une conversation difficile, d’une entente fragile et menacée. L’institution Europe suscite, plus encore, elle transcende le Dialogue : n’est-ce pas le rôle éminent du droit et de la justice véritable ? Ainsi, l’institution Europe peut non seulement promouvoir, proclamée mais aussi garantir la liberté religieuse, l’expression religieuse.


C. Promouvoir la voix de tous

Le modèle institutionnel européen, en dépit de ses imperfections, fonde sa légitimité sur la représentativité de chacun. Il repose sur la diversité des partenaires, de chaque confession, de chaque communauté croyante. Plus encore, il repose sur la représentativité de chacune d’entre elles. Où en sommes-nous de la démocratie au sein de nos propres groupes religieux? La voix de chacun(e) est-elle audible, entendue ?


D. L’unité dans la diversité

La devise de l’Europe résume à elle seule sa construction institutionnelle : « l’unité dans la diversité ». Quel modèle anthropologique et théologique est-il sous-jacent ?
« Unie dans la diversité » : L’Europe, pour progresser se trouve contrainte de mettre en application sa devise. Peut-il y avoir devise plus humaine, plus chrétienne ? La prière du Christ pour son Eglise commence par un pluriel qui se résout en un singulier : « qu’ils soient un ». « Un comme nous sommes un ». Le théologien orthodoxe s'exclame : " Ma politique ? La Trinité !" Le travail européen consiste  en négociations. Il faut se parler, il faut s’écouter.Il faut que la parole circule.

Mais l’unité dans la diversité ne peut se faire seulement par des règlements. Le message chrétien est que la loi a failli. Aucune loi ne peut nous sauver et nous croyons que la Pentecôte est un processus qui s’établit progressivement. Pour que tous arrivent à parler non pas la même langue mais dans sa propre langue en étant compris de l’autre. Au-delà du Dialogue structurel avec les religions, l’organisation de l’Union européenne comporte en elle-même une théologie implicite. Le salut n’est pas dans les règles de droit mais dans un accord profond et intérieur qui permet à la fois la liberté et l’harmonie. L’unité dans la diversité signifie la présence de l’amour.
 



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