
Homélie
Évangile son saint Matthieu : 24,
37Jésus disait à ses disciples : « Comme aux jours de Noé, ainsi sera l’avènement du Fils de l’homme.
38 En ces jours qui précédèrent le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche,
39 et les gens ne se doutèrent de rien jusqu’à l’arrivée du déluge, qui les emporta tous. Tel sera aussi l’avènement du Fils de l’homme.
40 Alors deux hommes seront aux champs : l’un est pris, l’autre laissé ;
41 deux femmes en train de moudre ; l’une est prise, l’autre laissée.
42 Veillez donc, parce que vous ne savez pas quel jour va venir votre Maître.
43 Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il aurait veillé et n’aurait pas permis qu’on perçât le mur de sa demeure. 44 Ainsi donc, vous aussi, tenez-vous prêts, car c’est à l’heure que vous ne pensez pas que le Fils de l’homme va venir. »
Dans le livre de la Genèse, le temps de Noé est présenté comme un temps de corruption généralisée. Dans la phrase dite par Jésus à ses disciples, il n’en va pas de même. Les activités humaines n’ont rien de peccamineux. Tout le monde vaque à des occupations qui font le quotidien de toute vie humaine : se nourrir, fonder une famille et sans doute encore travailler, bâtir sa demeure, gérer sa vie sociale… La parole de Jésus porte sur l’effet de contraste entre la multitude et la singularité de Noé.
L’histoire de l’art nous donne à voir de tels effets. Ainsi Breughel a peint un vaste paysage qui présente l’activité humaine : le travail des champs, les échanges, les voyages… et dans ce large panorama, par une ouverture sur la mer, on voit un homme précipité dans les flots : c’est l’orgueilleux Icare tombant du ciel pour avoir outrepassé les limites du raisonnable. Ou encore, sous la neige d’hiver, une vue surplombante donne à voir un village ; on voit d’en haut des hommes et des femmes au travail, des enfants dans la rue, des soldats, un comptoir où s’assemble une foule… Une femme, enveloppée dans son manteau, assise sur un âne mené par un homme porteur d’une grande scie de charpentier, traverse la place ; c’est Marie enceinte entrant à Bethléem pour le recensement. Tel est le spectacle du monde. Le regard balaie un vaste panorama et se perd dans la diversité des scènes et des plans ; pourtant l’essentiel est dans un tout petit espace qui passerait inaperçu si le peintre n’avait titré son tableau. Oui, c’est ce qui est quantitativement insignifiant qui est l’essentiel. Il faut de la patience et de la finesse pour le découvrir ; or, de ce point seul, on peut construire l’espace et comprendre le sens de ce qui se voit.
Ainsi aujourd’hui, comme aux jours de Noé, il y a la rumeur du monde et même de grands fracas. Aux jours de Noé, le monde allait son chemin d’humanité tout occupé par le souci de bâtir, de planter, d’aimer, de manger, boire et dormir… mais l’essentiel était dans cet homme construisant une arche en obéissant à l’ordre de Dieu. Le contraste était grand. Il est aussi grand aujourd’hui entre ce qui occupe le devant de la scène et la venue du Règne de Dieu. Il y a une grande disproportion entre ce qui habite les propos et projets largement médiatisés, les activités des grands de ce monde ou des masses qui sont l’objet de l’attention de tous, et le commencement du Règne de Dieu.
Le propos de Jésus concerne notre vie. En effet, chacun de nous a ses occupations : le travail, la maison, la famille, la vie de relation, les loisirs… Tout cela occupe notre temps et fait l’objet de nos propos. Et pourtant nous savons bien qu’il existe quelque chose de plus décisif pour nous. C’est en nous, quantitativement peu important, socialement peu visible, et pourtant notre vraie vie est là. Le point source comme la racine de tout notre être. Ce peut être une blessure, un éclat de douleur extrême… ce peut être une joie, une lumière… c’est là qu’est notre vie, c’est le point où se joue notre destin. C’est sur ce point que doit porter notre attention, notre conversion. Il en va de même de la vie sociale. Le mouvement social, les activités commerciales, les affaires, les rencontres, les débats publics… occupent le devant de la scène, mais l’essentiel est ailleurs dans le lieu où quelques uns inventent et ouvrent une voie pour sortir de la crise – que nous ne réduisons pas aux mécanismes monétaires. Nos jours sont comme les jours de Noé. Dans le vacarme du monde ou dans l’épaisseur de l’ennui, notre cœur se libère et se rend libre pour accueillir la nouveauté qui se présente. Ainsi dans le mouvement de la parole, il y a le moment de silence où notre cœur accueille la venue de l’Esprit. Il y a dans la multitude des informations, un temps où la Parole des Prophètes est reçue ; comme la graine semée en terre, elle germe dans le silence.
Comme aux jours de Noé, nous nous rassemblons, peu nombreux, inaperçus dans le fracas des affaires, pour célébrer Celui qui se donne à nous comme se partagent le pain de vie et la coupe de bénédiction. La précarité de ces actes ne doit pas cacher qu’il y a là le plus important. Oui, comme aux jours de Noé, nous ouvrons une porte et il y a une issue. Le salut passera par ce qui est discret et secret. La parole de Jésus lue en ce jour est adressée d’abord aux disciples. Ils sont invités, comme je viens de le dire, à se reconnaître en Noé et à être à la hauteur de ce défi. Elle s’adresse ensuite à tous, puisque Jésus demande de veiller, de se réveiller, de sortir de l’hébétude ou de l’habitude pour accueillir celui qui vient.