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L’âme réparée. Initiation à l’esprit du judaïsme

18 janvier 2024 | resena
L’âme réparée. Initiation à l’esprit du judaïsme

Auteur: Patrice Sabater

Bernard Hadjadj, « L’âme réparée. Initiation à l’esprit du judaïsme ». Préface de Fabrice Hadjadj. Ed. Salvator. Paris, 2020. 222 pages. 19 €

Le livre que nous proposent les Editions Salvator nous convoque à entrer dans cette dynamique mais aussi à entrer dans le Mystère d’Israël et de son Peuple à travers son Histoire et ses traditions.

Non seulement il nous donne des repères mais nous invite tout à la fois à ne pas négliger notre propre développement spirituel, à faire progresser notre propre connaissance de Dieu et notre progrès spirituel.

Présenter sa vision du Judaïsme. La vision d'un humaniste et d'un laïc : l'auteur ne s'inscrit pas, en effet, dans une vision ultrareligieuse ou orthodoxe (tout en les respectant) et il n'a pas de formation rabbinique. Il prend la Bible au commencement et la résume, en s'appuyant à la fois sur les midrashim les plus connus et sur des philosophes tels Raphaël Draï et Emmanuel Levinas, et des penseurs religieux comme Manitou (Léon Ashkenazi). Ce livre est une réflexion personnelle d’un « Juif laïc » n’est pas un Traité de théologie ou de spiritualité juive mais une proposition d’une relecture à partir des bases judaïques pour comprendre la foi et l’être juif. Une vulgarisation mettant en valeur le rôle central de la Justice. Il n’y a évidemment pas de « Vérité » sans « Justice » et inversement.

Pour assurer la continuité de ce qu’avait engagé le Patriarche Abraham, sa propre discipline, sa rigueur, sa droiture et son respect des normes devraient désormais compléter l’amour altruiste de son père (Hessed), tout comme le particularisme de sa mère avait dû compléter l’universalisme de son père. Il complète ce qu’avait fait son père Abraham par un idéal personnel, un encouragement à assumer sa propre responsabilité. L’approche d’Isaac est sans doute plus ascendante pour permettre aux disciples d’intégrer de nouveaux degrés de connaissance de Dieu dans leur vie. La seule et unique action entreprise par Isaac que la Torah relate est qu’il creusa des puits. Est-ce donc là Isaac creuse des puits non seulement pour qu’ils se remplissent d’eau mais pour qu’ils permettent d’aller plus en profondeur, pour faire advenir ce qui existe ou préexiste en nous dans des strates beaucoup plus profondes. Il permet de faire ad-venir, de faire remonter, de permettre de mettre devant et en haut ce qui était caché et enfoui.

Isaac représenta le parfait modèle pour l’humanité, méditant et toujours tourné vers l’intérieur. Isaac est un pédagogue, un « creuseur de puits ». Il prend ceux qui viennent à lui comme ils sont ; et c’est sans doute là qu’est le vrai maître. En ce sens l’auteur de ce livre nous accepte tels que nous sommes et nous accompagnent dans la connaissance du Judaïsme. Ceux certainement des personnalités spirituelles de ce type que notre Monde recherche aujourd’hui. Ces Hommes, ces disciples recherchent un Maître à penser. Ils furent nombreux dans l’Antique temps ; tels : Rabbi Ezéchiel, Rabbi Akiba, Rabbi Gamaliel, Maïmonide, Rambam, Rachi, Manitou, Adin Steinsaltz ou Leïbovitz. 

Des conditions personnelles et communautaires sont nécessaires pour accéder aux choses éternelles qui viennent côtoyer notre humanité fragile et nous le voyons en ce moment si faible. Comment arriver à « réparer son âme » ? Nous sommes ces fils en perpétuelle gestation qui se recevons de nos parents, des générations antérieures, de l’ensemble d’une Culture et d’un Shema éternel. Il arrivera, à la fin des Temps, que la Montagne de la Maison de Yahvé se dressera au-dessus des collines, et toutes les Nations y afflueront : « Venez, gravissons la montagne de l'Éternel pour gagner la Maison du Dieu de Jacob, afin qu'Il nous enseigne Ses voies et que nous puissions suivre ses chemins. » Car la Torah sortira de Sion et la Parole de Dieu de Jérusalem (Is 2, 2-3). Jérusalem attirera à elle l’ensemble de l’Humanité.

Ainsi, la Paracha Toledot (תולדות) est centrée sur Isaac, l’héritier et le successeur d’Abraham. Isaac était l’enfant tant attendu par Abraham et Sarah. Ce fils, en qui tous les espoirs sont permis, va poursuivre l’œuvre de ses parents. La Paracha  Toledot descendants », « générations ») énumère ceux qui nous ont précédés dans ce continuum : Adam, Noé, Chem, Abraham, Jacob…, et d’autres descendants. Isaac n’imite pas. Il continue ! Il est, ici, très beau que Fabrice Hadjadj, incarne cette continuation, cet engendrement, ces générations qui se succèdent en préfaçant l’ouvrage de son père aujourd’hui disparu. Il « fait trace ». Il imprime avec la semelle de ses sandales ces pas nécessaires à tout engendrement nécessaire et central dans le Judaïsme. Il a accepté de rédiger l'introduction ; même s’il s’est écarté aujourd’hui de la religion de ses Pères… Le geste reste beau.

 

Pour réparer, il faut donc accepter d’entrer dans un mouvement intérieur, dans un mouvement qui s’impose à moi non pas comme une possibilité mais comme une nécessité qui s’impose à moi.

Ce chemin est personnel et communautaire. Il fait partie pour le Juif du nécessaire pour la route en tant que « Am Israël » ou faisant partie de cette communauté particulière du « Qahal Israël ». « Qui sauve une vie, sauve un monde dans son entièreté ». La fidélité à la Torah et au Shabbat ont permis au Juif en tant que tel de se maintenir à travers l’Histoire, les Pogromes, les vexations, la Shoah. Ils ont essayé de rester fidèles aux Commandements et à l’éthique dont parlera abondamment Emmanuel Lévinas… Et le Psaume le dit : « Dieu fais nous revenir » pour réparer ce monde en ruine. Au Moyen-Âge, saint François et saint Dominique avaient eu cette vision de devoir reconstruire, relever, et réaménager cette Eglise qui tombait en ruine. « Revenir » pour « réparer le Monde » « Tikkoun olam » et « pour me réparer » moi-même… Revenir à la Source de la vie et de la foi. La notion de « Tikkoun » vient du verbe « le-takken »[1] ; c’est-à-dire, arrêter une mesure (takkana), amender, restaurer, réparer. Cette notion entre parfaitement dans la première notion « d’engendrement » et de « liberté » parce qu’elle toucha à la fois la personne, sa communauté et le monde dans son entièreté. Il y a en quelque sorte une sorte de solidarité à devoir apporter sa pierre à la réparation du Monde et de mon âme. Ne pas agir entraînerait la perte du Monde, mais agir avec détermination pourrait éviter des conséquences sociales négatives… personnelles, pour ma communauté et pour le Monde. On pourra opposer à cette notion, comme le fit Hans Jonas et d’autres commentateurs, la présence active et effective de Dieu au milieu des Camps (cf. aussi Primo Levi, Abraham Heschel, Vladimir Jankelevitch, André Neher…).

 

Apprendre, se former, se laisser transformer par les mains du potier, accepter de grandir demande du temps, de la fidélité et de la simplicité de cœur ; et forcément « notre âme se répare » peu à peu.

Il n’y a pas de déterminisme ni aucun homme qui soit définitivement « dans les fers » ! Tout est toujours ouvert. Tout est toujours possible même au cœur de la Nuit. Il faut accepter que le temps coule sur nous pour devenir « un bâtisseur » (Abraham Heschel).

Il faut donc se recevoir de l’Autre (Toledot), être humble pour vouloir revenir vers soi et vers Dieu (faire Techouva), et peut-être un peu fou pour vouloir réparer son âme…, et surtout le Monde (Tikkoun olam) !!! Ces grands penseurs ont eu conscience que si elle peut s’améliorer elle peut aussi se détériorer, se perdre, s’oublier, s’égarer, retrouver son chemin pour s’égarer encore, l’occasion parfois de belles découvertes et parfois de mauvaises rencontres. Mais toujours pour la majorité d’entre eux ils ont été portés par cette confiance en l’humain, qu’il est capable non seulement du bon et du bien mais du meilleur. Le Judaïsme a participé à cette grande réflexion jusqu’à nos jours en passant par le Talmud, des Traités de Philosophie et de Théologie.

On retrouve ce thème huit fois dans l’ensemble de la Torah mais deux fois avec ce sens éthique : « Si tu t’améliores, tu pourras te relever » (Gn 4,7), et « Tu retourneras vers Dieu et tu écouteras sa voix » (Dt 30, 2). Un retour à accomplir les mitzvot. Demander le pardon, et ensuite réparer. Et enfin, s’améliorer : prier, vivre mieux, étudier. L’idée est de s’humaniser, de retrouver l’âme de sa peau et l’esprit de ce qui nous constitue ontologiquement et spirituellement.

La Techouva a une forte dimension communautaire. À la fin du Deutéronome, c’est tout Israël qui est appelé à revenir vers son Dieu. Elle dépasse le cadre de la relation entre l’Homme et Dieu ou entre l’Homme et son prochain. Revenir vers Dieu : le but de la Techouva est d'amener celui qui opère ce retour à vivre plus en proximité avec le Créateur. Il ne sait peut-être pas toujours où retourner, puisqu'il n'a jamais été sur le vrai Chemin. Le passé de chaque personne laisse des traces profondes en lui. Que faire de notre histoire ?

Les deux grandes parties de ce livre nous offre des références aux grands textes de la Tradition juive et des personnages fondateurs. Il est accessible au grand public, et n’a aucune autre prétention que d’être une invitation et une porte d’entrée. Il s’agit bien comme le souligne le titre, l’ouvrage présente « l’esprit du Judaïsme », la « Kavanah » (l’intention intrinsèque) qui tend et donne du souffle à ces mots. Cette initiation est un « Chemin de liberté », une marche pour la Vie… ; et surtout en cette période de recrudescence de l’antisémitisme.

Patrice SABATER

 

[1] Dans la prière synagogale de l’Alénou on lit : (lètakken olam bèmalkhout Shaddaï, - « réparer le monde dans le Royaume du Tout-puissant. »)