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Domuni

Le procès de Jésus

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vendredi saint en la prison de Ittre conférence du fr Michel Van Aerde op

LE PROCES DE JESUS

 


Fr Michel Van Aerde op,
conférence en la prison de Ittre, vendredi saint 2017

 


Je commencerai par un poème de Pierre Emmanuel, qui élargit la question du procès et de la mort de Jésus, au mystère de la souffrance de tous les êtres humains :

« Par la croix et la roue, par le feu et le pal, par la hache et la corde,
dans la fosse commune de l’histoire sont tombés tant de suppliciés !
Et cependant la mémoire des hommes n’est obsédée que des souffrances d’un seul…

Si les sanglots des suppliciés nous demeuraient dans la gorge, la terre entière depuis Caïn aurait péri d’étouffement. En vérité nous ne pourrions plus vivre, si nous n’étions des créatures nées de l’oubli, promises bientôt à l’oubli…
…la vieille histoire du Golgotha continue de hanter les hommes. Non parce qu'un homme a souffert la croix : tant d'autres ont souffert pis encore, qui peut-être ont souhaité qu'on les clouât sur les portes, pour en finir de leurs tourments!
Mais parce qu'un homme au zénith du monde est éternellement en agonie, parce qu'en cette heure éternelle il y a deux mille ans qui est la seule à n'avoir pas fui comme toutes les autres, la seule que chacun de nous éphémères vit dans cet homme éternellement, il souffre éternellement dans sa chair qui est la nôtre et son esprit que nous étouffons au fond de nous, souffre chacune de nos souffrances et de nos faiblesses d'homme, chacune de nos injustices et des injustices par nous endurées, et les douleurs de la victime et les délices du bourreau et leur ineffable commune misère et l'insoutenable absurdité de tout cela… »
Pierre Emmanuel. Babel. 243 s

Le procès de Jésus aboutit à la Passion. Le poète Pierre Emmanuel nous aide à ressentir le scandale qui marque l’humanité comme un moment insupportable, un traumatisme collectif indépassable.

Il n’y a pas de moment plus important dans l’histoire humaine, il n’y a pas de question plus grave, il n’y a pas de sujet plus redoutable. Me voici donc timide et tout tremblant. Aucune parole, aucune conférence ne peut être à la hauteur de cet événement là. Mais cet événement convoque à une réponse, une réponse impossible au même niveau : « Ah, si j’avais été là avec mes Francs ! » s’écriait naïvement Clovis.

Au procès de Jésus, nous n’étions pas présent. Mais à ceux qui y étaient, beaucoup de choses ont échappé, une grande part de l’identité du condamné, que nous connaissons nous, qui venons après eux. Nous pouvons, par la foi et la méditation de tous ceux qui nous ont précédés, nous approcher beaucoup plus près qu’eux, de l’immense vérité tragique qui se jouait là.

1. Le procès de Jésus est unique, injuste : inique

C’est un procès commun, un procès à la fois unique et terriblement banal, toujours actuel et pas du tout un souvenir dépassé. Je m’explique. Des événements, nous en vivons, en direct et, pour nous approcher de la réalité unique de ce procès particulier, il est bon d’ouvrir les yeux sur ce qu’il a de commun avec tous les autres procès. C’est le procès absurde et arbitraire par excellence, le procès truqué contre l’innocent qui dérange, c’est le complot qui se referme contre celui qui cherche et qui dit la vérité. C’est l’affaire Callas… l’affaire Dreyfus, l’affaire de cet expert anglais que l’on a retrouvé suicidé parce qu’il savait l’absence d’armes de destruction massives en Irak. Ce procès n’en finit pas de se dérouler…

C’est le même procès, depuis la nuit des temps. C’est comme un unique procès tout au long de l’histoire humaine. C’est le procès mythique d’Antigone qui ne voulait pas distinguer, entre ses deux frères morts, lequel était bon et lequel était méchant, qui voulait donc les honorer tous deux d’une sépulture digne d’êtres humains. Antigone obéit à des lois non-écrites et meurt pour raison d’Etat… C’est le procès de Socrate qui manifeste qu’au cœur même d’une cité organisée, il est impossible de chercher la vérité sans en payer le prix, c'est-à-dire sans y engager sa vie. C’est un procès éternel. Il est comme en dehors du temps. Ce procès unique, permanent, éternel, culmine dans le procès de Jésus et il faudra dire pourquoi. Car c’est aussi, ensuite le procès de Jésus en ses amis, les apôtres martyrisés, le procès de Jésus en ses prolongements.

Le fait que pour nous, chrétiens, ce procès soit unique et transcendant, n’efface en rien chacun des assassinats et procès irréguliers. Il les récapitule au contraire, il les enveloppe, il les éclaire, il les sauve aussi de l’éternelle absurdité.

Il réhabilite tous les innocents car le Crucifié-Ressuscité sauve l’histoire de l’impasse de la mort. En ce procès-là, Dieu impose la révision de tous les procès truqués. Il démontre que la force du mal n’a pas le dernier mot. Il renverse les évidences officielles et, dès maintenant, il appelle à « ouvrir l’œil ». Ce procès-là est le lieu même de la Révélation. Sa vérité dénonce les mensonges de tous les faux absolus.

Jésus est un accusé mystérieux

Le procès de Jésus est d’abord un procès humain banal. Aucun des protagonistes ne perçoit, comme nous pouvons le faire aujourd’hui, la réalité théologique, l’identité humaine et divine de l’inculpé.

Le Verbe de Dieu est présent incognito en la personne de Jésus, pauvre, sans autre référence que la pertinence de sa Parole, son action au service des hommes et sa manière de témoigner de Dieu. Les points qui font vraiment difficulté ne sont pas d’abord théologiques mais sociologiques.

Les chefs d’accusation contre Jésus sont multiples

Jésus soulève le peuple, il ne respecte pas la lettre de la Loi, il travaille le jour du Shabbat, il relativise le Temple, il critique les bien-pensants, « c’est un ivrogne et un glouton » « un hérétique et un samaritain », dit-on de lui. Il ridiculise à l’occasion les docteurs, les gens sérieux, les détenteurs du savoir et du pouvoir. Surtout, parce qu’il a d’abord le souci de réconcilier et de sauver ceux qui sont perdus, il ne fait pas chorus avec les groupes humains dans leur système d’identification par exclusion. Il ne respecte pas les règles et les antagonismes qui structurent nos sociétés. A leur égard son comportement est violent, dans la mesure où il introduit une logique de cohésion sociale, à l’opposé de celle qui est en place. Il n’y a pas de troisième voie, il faut choisir son camp, avec lui ou contre lui.

Prenons des exemples : alors qu’il vit au milieu du peuple élu, Jésus déclare n’avoir jamais rencontré autant de foi en Israël comme chez le centurion romain de Capharnaüm, général de l’armée d’occupation et, par surcroît, païen. Alors qu’il parle à des pharisiens, il dit que les prostituées et les traitres, exploiteurs pour le compte de Rome, seront premiers dans le Royaume de Dieu. Devant la femme adultère que l’on veut lapider unanimement, il renvoie chacun à son propre péché. Il touche les lépreux. Il partage le pain avec les exclus. Tout cela, il le fait au nom d’un Dieu, qui n’a rien de différent du théologiquement correct habituel, mais qu’il implique socialement autrement. Comment s’étonner qu’il provoque l’irritation ? Ce qui fait problème, ce n’est pas l’incarnation comme théorie mais comme réalité quotidienne. Les enjeux théologiques n’étaient perceptibles par aucun des contemporains. Le message de Jésus est concret, voilà la difficulté. Sa Parole prend corps et cela déplace un monde qui vit selon un autre esprit, structuré autrement. Selon ses adversaires, il divise, il agit au nom du Diable, « c’est par Belzébuth, Satan, qu’il chasse les démons ». Jésus le reconnaît d’ailleurs : « ne croyez pas que je sois venu apporter la paix. Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive. On sera divisé un contre deux, deux contre trois… On aura pour ennemi les gens de sa maison. »

Jésus n’est ni pédagogue ni diplomate

Nous sommes trop habitués à l’histoire de Jésus. Depuis notre petite enfance, on nous la raconte et nous sommes anesthésiés. Ne pourrait-on pas imaginer un scénario différent ? Pourquoi Jésus ne parviendrait-il pas à surmonter les résistances, à convaincre ses opposants, à s’associer des énergies sociales pour travailler avec lui ?

Pourquoi ne ferait-il pas alliance avec les savants, les universitaires d’alors, plutôt que de les choquer frontalement en leur disant qu’ils « ont dérobé la clé de la connaissance » et confisqué le savoir ? Pourquoi ne parviendrait-il pas à se faire comprendre des prêtres qui, comme Zacharie, le père de Jean Baptiste, ne sont pas tous de mauvaises gens ? Pourquoi ne formerait-il pas un mouvement très large de sympathisants depuis les pauvres, les pécheurs pardonnés, les malades guéris, jusqu’à Nicodème le grand sage juif, en passant par le centurion romain dont nous avons rappelé la foi, sans oublier madame Pilate dont l’écrivain Eric Emmanuel Schmitt souligne l’intérêt pour Jésus – ne rêvait-elle pas de lui ! –  ? Il pourrait créer un dynamisme positif au-delà des clivages sociaux habituels !

Mais on dirait que Jésus est maladroit. Il n’est pas pédagogue, il n’est pas non plus diplomate et il n’est surtout pas manipulateur. Dès le début, c’est mal parti et cela devait mal se terminer ! Son procès dénonce nos valeurs, trop centrées sur le succès, la rentabilité, la recherche du résultat immédiat. Ne pensons pas que la tentation de Jésus soit un épisode passager que l’on pourrait isoler, c’est la tentation permanente de la facilité, qu’il parvient à dominer à chaque étape de sa vie.

Ce qui surprend chez Jésus, c’est l’absence de défense

Que Jésus n’ait pas retourné la foule, convaincu César, argumenté avec les scribes, démontré au Grand Prêtre où était son véritable intérêt, voilà qui a de quoi surprendre, alors que nous connaissons quantité de grands hommes brillants et forts qui ont marqué leur époque sans être nullement victimes et en sachant incarner leurs idées.
Voilà qui a de quoi surprendre, et voilà qui a de quoi faire longuement réfléchir. Nous sommes devant un tout autre rapport au monde, à la force, à la pensée, à l’argumentation ! Une toute autre perception des règles de ce monde, des chemins du progrès, une toute autre échelle de valeurs. Le succès n’est pas, pour Jésus, le but premier.

Notre civilisation est en crise. N’y a-t-il pas là matière à réflexion sur les vrais chemins de l’hominisation ? N’est-ce pas dans ces choix-là seulement que s’effectue la sortie de la bête, que se produit l’émergence du combat des espèces, par une rupture décisive avec la sélection impitoyable de nos sociétés ? N’est pas dans ce horizon qu’apparaît enfin une autre ambition nouvelle, à la mesure d’hommes lucides et décidés, un nouvel espace spirituel à explorer, aussi vaste que le cosmos tout entier ? Jésus instaure une autre loi que celle du plus fort.

L’homme fort, Pilate, a les mains propres mais vides… Jésus lui échappe et ne s’abaisse pas à se justifier. S’il est roi, c'est-à-dire souverainement libre, c’est d’un autre monde en effet, où il ne s’agit pas de s’autoproclamer, de s’auto affirmer, de s’imposer en jouant des coudes pour écraser les autres, mais où se respire, j’aimerais dire se conspire, une relation de confiance et de paix. Jésus nous révèle un souffle inconnu qui le fait tenir debout, digne malgré tout. Jésus ne se défend pas. Un autre s’en charge pour lui. Jésus le désigne, il le révèle ainsi. Il nous introduit dans cette relation intime que toute sa vie n’a d’autre but que de communiquer. Un Autre est là, avec un grand « A », invisible ; sans cesse invoqué bien que n’agissant pas…

Sa réponse est différée. Et ce retard introduit un doute « Pourquoi m’as-tu abandonné ? ». c’est un scandale parce que ce que l’on espère, on voudrait en être certain… La réponse tarde et arrive trop tard, peut-être pour nous montrer justement qu’il n’y a jamais de « trop tard ». La réponse survient, par-delà la mort, avec un décalage terrifiant, mais c’est le prix à payer pour accomplir jusqu’au bout le don de soi, en offrande absolue. C’est le prix à payer pour montrer que la mort n’existe pas.

On le sent bien, Jésus reste maître de la situation. Il n’est pas avili et il reste toujours magnifiquement humain et donc divin. Il n’entre jamais dans le jeu dégradant de ses adversaires. Il ne se reconnaît jamais coupable et n’intériorise jamais la violence qu’il subit. Il ne la reporte pas contre lui-même. Il ne reprend pas à son compte les accusations qu’on veut lui faire porter, et il ne joue pas le rôle qu’on attendrait de lui : celui de la bonne victime émissaire qui s’accuse elle-même finalement.

Le procès de Jésus se prolonge à travers ses amis

Dans ce procès, où sommes-nous ? Y a-t-il des acteurs en qui nous pouvons nous reconnaître et nous projeter ?
« Celui qui veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Où est notre croix ? A quelle opposition suis-je confronté ? Quelle répression ai-je jamais subie directement ou indirectement par mes proches, par l’intermédiaire de ceux avec qui je me suis lié ?

Il faut prendre au sérieux la Parole du Christ et je le cite donc : « Malheur à vous quand tout le monde dira du bien de vous… » « Aimez vos ennemis » Comment pourrait-on les aimer si l’on n’en avait pas ? « S’ils ont scruté ma parole, ils scruteront aussi la vôtre ». « Ils vous excluront des synagogues (entendez aujourd’hui ‘des églises, des couvents, des mosquées, des clubs, des partis, des associations…’), ils vous tueront en pensant rendre un culte à Dieu ». Le procès de Jésus continue et il est toujours un procès de Dieu, au nom de Dieu.
Je cite Jésus, dans l’Evangile de Matthieu :
« Serpents, engeance de vipères! comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne? C'est pourquoi, voici que j'envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes: vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos synagogues et pourchasserez de ville en ville, pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l'innocent Abel jusqu'au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l'autel!  »

Pourrions-nous donner des exemples de ces prolongations du procès de Jésus ?
Il y a tout d’abord ceux qui sont assassinés sans autre forme de procès, éliminés brutalement, torturés, néantisés. Parmi eux, il y a ceux qui ne s’y attendent pas, ceux qui sont spontanés et naïfs. Et il y a ceux qui s’y attendent, qui savent qu’ils vont au-devant de bien des ennuis mais qui continuent malgré tout, malgré les menaces, les oppositions et l’oppression. Pourquoi ? Parce qu’au-delà de la vie qui est le bien le plus précieux, il y a la source de la vie elle-même : Dieu, présent au fond du cœur comme une exigence, une confiance, une force irrésistible. « Tu m’as séduit, Seigneur et je me suis laissé séduire… » disait Jérémie qui se plaignait pourtant d’être haï de tous.

D’autres exemples ? Il suffit de regarder l’actualité : les chrétiens tués en Irak, au Soudan, au Nigeria, en Syrie, en Egypte… les chrétiens, mais aussi tous les hommes de bonne volonté qui sont persécutés.

Cela peut nous arriver à nous aussi et si cela se produit, ne nous en étonnons pas. Et ne nous en attristons pas non plus, conseil de Jésus. Tout au contraire, que nous soit donnée une force d’âme supplémentaire : « Réjouissez vous, car vos noms sont inscrits dans le Royaume des Cieux ».

Le procès de Jésus, c’est le procès de l’Homme

Nous le voyons : le procès de Jésus, c’est le procès de l’homme. Quand Pilate dit « Voici l’homme », « Ecce homo », sans le savoir, il fait œuvre de théologien. Jésus est tellement commun qu’il est universel. En lui tout homme peut se reconnaître. Il est l’archétype, le modèle et la référence de l’homme, pour sa plus haute vérité. Il est l’homme. Il s’identifie à l’homme méprisé, bafoué, raillé, homme misérable … Quand il apparaît à Paul sur le chemin de Tarse, il dit : « je suis celui que tu persécutes ».

Mais parce qu’il est tout homme, il n’est pas n’importe qui…
Quelle est sa vérité ? Où est la vérité ? Qui le défendra ? Qui viendra le secourir ? Qui le sauvera ? Et comment le sauver ? Cette option décisive pour la vérité et la vie nous vaudra d’être reconnu par Dieu comme faisant partie des siens.

Ce qui fait son originalité, c’est son insistance sur une relation privilégiée, ce qui l’unit avec son Père. Il se reçoit de lui, voilà son secret. Son Père, c'est-à-dire l’inspirateur de ses paroles et de ses actes, celui qu’il va prier dans la nuit, celui qu’il invoque pour guérir les malades, pour ressusciter son ami Lazare, celui auquel il est totalement référencé : le Dieu de la vie.

2. Le procès de Jésus est un procès religieux et il révèle l’erreur majeure, centrale, du monde religieux

Le procès de Jésus est un procès au nom de Dieu. Comme celui de El Hallaj, un mystique musulman, condamné à Bagdad en 922 après un procès de 8 années : 500 coups de fouets, les mains et les pieds tranchés, la croix, la décapitation et finalement une couverture arrosée de pétrole, enflammée et les cendres dispersées...
Un tel saint ne peut être oublié. Le pardon n’est pas la propriété des chrétiens, permettez moi de citer ce musulman :
« Ceux-là, qui sont tes serviteurs, se sont réunis pour me tuer par zèle pour ton culte et par désir de se rapprocher de Toi.
Pardonne-leur.
Car si tu leur avais dévoilé ce que tu m'as dévoilé, ils n'eussent pas agi comme ils ont agi. Et si tu avais dérobé à mes regards ce que tu as dérobé aux leurs, je ne subirais pas l'épreuve que je subis.
Louange à Toi pour ce que Tu décides ! »

De tels procès sont toujours à la fois politiques et religieux. Ou bien le religieux a besoin du politique comme pour Hallaj et Jésus,

ou bien le politique a besoin du religieux comme pour Jeanne d’Arc, Savonarole, Giordano Bruno, Campanella, et un nombre considérable d’innocents… Les premiers chrétiens n’étaient-ils pas mis à mort pour délit d’athéisme ? Ils ne respectaient pas la religion d’Etat.

Jésus est condamné au nom de Dieu, parce qu’il a blasphémé. Il n’a pas été théologiquement correct dans son comportement à l’égard de la Loi, c'est-à-dire de la religion. Il est condamné par les notables religieux qui se sont faits propriétaires, gardiens d’un Dieu domestiqué, à leur image et ressemblance, défenseurs d’un sacré ou de valeurs qui exigent des sacrifices humains.

Jésus est condamné par le pouvoir politique qui ne se contente pas de n’être qu’un pouvoir politique. Toujours tenté d’exercer un pouvoir totalitaire, il se prend pour l’absolu : César se fait Dieu. Rien n’est aussi naïf que d’imaginer qu’entre César et Dieu, il y ait une sereine séparation « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Mais y a-t-il quelque chose qui ne soit pas à Dieu et y a-t-il quelque chose que César ne cherche à contrôler ? Le conflit est permanent. Et Jésus mourra de la main de César, victime de sa démission, de sa peur de la foule, de son refus d’un autre roi que lui. Nous en parlerons dans notre troisième partie : c’est un procès religieux et c’est aussi un procès politique.

Le procès de la puissance

C’est un procès religieux, celui des représentations de Dieu. Tout Puissant, est-il nécessairement toujours du côté de la force ? On comprend l’embarras des musulmans face à l’affirmation chrétienne de la faiblesse du Christ et de sa croix. Dans le Coran, Jésus est l’ami de Dieu. Celui-ci ne peut donc pas l’abandonner. Et, comme Dieu est Tout Puissant, Jésus ne peut pas être mis à mort. La solution que trouve le Coran est que Dieu trouble la vue des Juifs qui se saisissent d’un autre pour le mettre à mort. Dans la perspective coranique, Jésus échappe à la croix et s’évade par le mécanisme de l’ascension.

Prendre au sérieux le crucifié fait éclater la baudruche de cette toute puissance. Il faut changer de représentation, penser à nouveaux frais cette auto suffisance divine, cette inaltérabilité qui vient de la philosophie grecque. Celle-ci doit être révisée, convertie, si l’on adhère à Jésus Christ comme expression du Dieu vivant et sa nécessaire révélation.

Jésus n’est pas seulement une victime consentante, pratiquement suicidaire et résignée qui s’auto-sacrifierait pour satisfaire un Dieu supposé déjà pleinement connu mais cruel et assoiffé de sang.

Le procès des concepts grandiloquents qui exigent des sacrifices humains

C’est le procès des représentations de Dieu et nous ne pouvons pas échapper à la question décisive : « quelle est ma représentation de Dieu » ? L’ordre ? La répétition de rites immuables, de formules toutes faites et figées ? Le sacré, quel sacré ? La Nation ? Le Temple ? Un lieu ? Le shabbat ? Les commandements ? Où est ma priorité ? Y aurait-il quelque part et bien cachés dans mes schémas mentaux, des structures psychologiques ou rationnelles toutes prêtes pour des condamnations et, dans mon comportement, des formes atténuées de sacrifices humains ? La sécurité nationale ? Les équilibres budgétaires ? L’épuration ethnique ?

Le procès de Jésus nous oblige à quitter la forme infantile de représentation de Dieu.

Il nous provoque à la lucidité : Le pouvoir politique peut être injuste et se laver les mains. Les notables religieux peuvent se tromper. « Evêque, c’est par toi que je meurs » dit la jeune fille de 19 ans que l’on va brûler à Rouen. La foule aussi peut être meurtrière. Parlons de la foule. Quel est son Dieu ? A vrai dire, c’est une idole qu’elle cherche, une idole au sens médiatique : le reflet de ses rêves, tout sauf une incarnation réelle. Tout sauf l’appel à un autre comportement. Ce que la foule ne pardonne pas à Jésus, c’est d’indiquer un chemin qu’elle refuse absolument. Il prend tous les risques. Il affirme même qu’il faut se perdre pour se trouver. Or, ce qu’elle cherche éperdument, c’est la sécurité. Voyez les élections, on cherche un Messie, quelqu’un qui soit suffisamment fort pour rassurer et pour conjurer l’anarchie, quelqu’un qui résolve les problèmes mais sans nous demander quoi que ce soit, et surtout pas de changer de logique de vie. Je veux qu’il n’y ait plus d’embouteillages mais je n’utiliserai pas de vélo ni de transports en commun. Je veux être secouru en cas de difficulté mais ne veux pas payer d’impôts. La foule cherche le miracle, celui qui vient de l’extérieur. Elle est une masse d’individus égoïstes, elle n’est pas un peuple organisé. Les notables la manipulent. Ils n’agissent pas comme animateurs responsables d’un peuple solidaire et structuré par des institutions.

3. Le procès de Jésus est un procès politique qui révèle les couardise du monde politique

Trop vivant

Dans le procès de Jésus, nous pourrions faire l’enquête sur les intérêts maquillés des uns et des autres, intérêts financiers, de pouvoir, de renommée, ou tout simplement jalousie et aversion au changement. Jésus est condamné parce qu’il lutte contre des logiques, des arrêts de mort. Il ressuscite parce qu’il est déjà trop vivant avant de mourir.

Pourquoi l’a-t-on tué sinon parce qu’il était trop vivant ? « S’il n’était pas ressuscité, ils ne l’auraient pas tué » disait un paysan latino-américain avec une intuition fulgurante de poète et de mystique. C’est parce qu’il venait du Dieu de vie qu’ils l’ont tué et c’est pour la même raison que Dieu l’a ressuscité. A notre tour de lutter contre le mensonge et la mort, jusqu’à ce que vérité soit faite et que vive s’en suive !

Le procès de Jésus n’est pas seulement quelque chose qui s’est vécu en quelques jours, c’est un procès au sens de « processus » progressif de rejet

Ce procès ne survient pas comme un orage au plein milieu d’un ciel serein. Il n’y a aucune surprise, même si l’épisode des Rameaux peut laisser croire qu’une autre issue eût été possible. Ce procès est le résultat d’une progressive conspiration.

Il y a un processus dans ce procès, une maturation progressive des tensions. Il s’est lentement formé au fur et à mesure que Jésus se rendait insupportable à ses contemporains. Il y a eu des avertissements. Quand Jésus revient dans sa famille, à Nazareth, le procès n’a pas lieu mais il y a quand même une forme d’exécution. Pas vraiment un lynchage au sens où Jésus n’est pas lapidé ni pendu, mais on veut le précipiter du haut d’une falaise escarpée… On aimerait peut-être qu’il se précipite lui-même sans qu’on ait à le toucher. Qu’il se suicide, oui, qu’il s’éjecte hors circuit. Que personne ne soit responsable de sa disparition, parce qu’on l’est tous ensemble, en se précipitant sur lui en une forme affolante. Combien d’hommes et de femmes vivent cette oppression, l’intériorisent et se suicident d’une manière ou d’une autre ?
Mais Jésus n’est pas fasciné par la violence collective, il est indemne de toute intériorisation du rejet. Il reste pleinement libre et ne joue pas leur jeu. L’Evangile le dit en une petite phrase pleine de santé « lui, passant au milieu d’eux, poursuivit son chemin ». Il ne fixe pas sa conduite en fonction de nos comportements. Il n’est pas réactif. Il est transcendant, il vient d’ailleurs, il a un pôle d’inspiration autonome et différent. Il choisit souverainement le moment, le motif et le lieu de son exécution. Le procès de Jésus est ainsi tout aussi bien le procès de ses juges, de ses témoins et de ses bourreaux.

Oui, vraiment, des prémices d’exclusion, il y en a chaque jour dans la vie de Jésus. Il est exclu de certains villages comme celui de Gerasa où il a guéri le possédé… Il n’est ni félicité ni remercié, on le prie de s’en aller. Il y a la déclaration du grand prêtre suivant laquelle mieux vaut qu’un seul homme meure pour tout le peuple. Il faut qu’il meure et que soit sauvegardé ce Temple sacré que les Romains, en représailles, pourraient avoir l’intention de raser… Finalement, dans l’évangile de Jean, il y a une déclaration stupéfiante de la part des autorités : tandis que Jésus vient de ressusciter Lazare, les notables décident de tuer non seulement Jésus mais aussi Lazare qui, je le rappelle était déjà mort et avait été ramené à la vie. Si cela ne s’appelle pas de l’acharnement assassin, je ne sais pas ce que c’est qu’une volonté de mort !

Jésus s’affronte au péché concret

Vous me direz que je parle de Jésus comme s’il s’agissait d’un homme « normal », un guérillero, un résistant ou un provocateur. « Le seul anarchiste qui ait réussi » disait A. Malraux… Mais pourquoi cette question ? Où est le problème ?

Y a-t-il un risque à insister sur l’identification de Jésus avec tous les exaltés, les révoltés, avec toutes les victimes ? Ne voit-on pas que c’est justement dans sa manière de faire cause commune qu’il est unique et pas du tout dans une sorte d’isolement ? Pourquoi répéter que Jésus est « unique, qu’il est le Fils de Dieu, qu’il est venu pour racheter les péchés, qu’il est venu conclure une Alliance nouvelle », formules dont on ne donne pas vraiment le contenu mais qui suggèreraient que son destin n’a rien de commun avec celui des gens normaux ?

Ma perception d’un Jésus provocateur, subversif, dérangeant socialement, serait-elle vide de sens théologique ? Mais dites-moi : peut-il y avoir une alliance nouvelle sans changement de comportement ? Peut-il y avoir de la part du Messie une communication, un don de sa vie, sans affrontement des forces de mort ? Ces forces de mort n’ont-elles aucun rapport avec le péché ? Le Messie peut-il entrer dans le Temple sans en chasser les marchands ? Le Christ peut-il se manifester dans le monde sans affronter ceux qui font de l’argent avec la douleur humaine, ceux qui pillent et qui tuent, ceux qui masquent la vérité, ceux qui défigurent le visage de Dieu ?

Des formules vides

Cette question nous révèle que nous employons des formules sans trop nous soucier de leur contenu. Parfois même nous les employons à dessein avec le but inavoué de leur ôter tout contenu. Il faut que les formules soient vides et qu’elles ne disent plus rien. Se gargariser avec le mot de péché ne dérange personne, tant que l’on ne sait pas ce que c’est. Et l’on peut demander pardon indéfiniment pour soulager une culpabilité psychologique diffuse qui veut délibérément ignorer son objet. Les pharisiens voient le péché des autres mais lorsque Jésus leur dit qu’en leur cas il s’agit d’une forme d’exclusion, d’égoïsme de groupe, d’autosuffisance religieuse qui s’imagine propriétaire de Dieu, ici et aujourd’hui, alors cela fait difficulté. « Je suis Celui que tu persécutes » dit le Ressuscité à saint Paul avant sa conversion, quand il n’est encore qu’un intégriste assassin.

 

Le procès de Jésus nous révèle la confusion dans laquelle vit l’humanité et la perversion du langage qui finit par désigner le contraire de ce que veulent dire les mots. Urs von Balthazar le dit magnifiquement
« La lumière était là mais tous étaient aveugles. La Parole mais tous étaient sourds. L’Amour, mais personne ne soupçonnait l’Amour d’exister. Ils étaient malades à ce point qu’ils ne savaient plus ce qu’était la Santé. Ils étaient morts, si totalement morts qu’ils s’imaginaient en vie.

Si détournés du Dieu vivant, tellement éloignés de sa vérité qu’ils estimaient tout en ordre. Tellement asservis au péché qu’ils ne soupçonnaient plus ce qu’était le péché. Tellement voués à l’abîme et aux flammes qu’ils prenaient l’abîme pour Dieu et les flammes pour l’amour ».

Jésus dénonce les hypocrisies et les mensonges, il provoque le conflit

Parce que la parole de Jésus, tout au long de sa vie, débusque cette confusion, il ne peut que rencontrer des oppositions. Jésus ne peut guérir quelqu’un sans que le groupe humain qui l’entoure ne se scinde en deux, ceux qui se réjouissent et ceux qui sont furieux. Mais regardez nos lectionnaires officiels, le plus souvent ils châtrent les derniers versets, ceux qui révèlent la polémique et le conflit. A chaque page d’Evangile se distinguent deux catégories d’hommes, ceux qui se réjouissent qu’un paralysé se mette à marcher et ceux qui affirment que seul Dieu peut pardonner les péchés. Ceux qui ne supportent pas que l’on guérisse la main d’un homme le jour du Shabbat et ceux qui entrent dans la foi.
La lumière qu’apporte Jésus révèle inévitablement les ombres, qui sont la réalité même du péché, ce péché qui conduit au procès et à la croix.

Pour relancer cette méditation qui ne peut avoir de fin, je redonne la parole au poète, sous forme de prière à ce condamné exceptionnel qui est plus nous que nous-mêmes :

« Je crois : viens en aide à mon incrédulité. Tu t'es retiré des prêtres et des docteurs, de tous ceux qui ont fait de ta croix le sceptre de leur puissance (…) Tu t'es retiré de toutes tes images et des tabernacles aux clés d'or et des custodes et des reliquaires et des morceaux de la vraie croix et des linges du tombeau, mais non pas Seigneur de nous-mêmes qui ne croyons plus en Toi, qui ne croyons désespérément qu'en Toi.

Car ta Parole est une parole d'hommes, non point à nous adressée du dehors, mais qui doit naître à la fin, jaillir, exploser à la fin, de notre mutisme et de notre indifférence et de notre attente qui ne se connaît pas et de notre soif trop absolue pour nous tourmenter encore et de l'abîme de notre famine que nous avons renoncé à sonder.

Tu es en nous, Seigneur, et dans ce moment où l'absurdité nous paraît si totale que nous n'attendons plus rien de rien fût-ce de la mort, où nous sommes au-delà du dernier gémissement de la bête, vivant d'une inexistence vitreuse indéfiniment docile à n'importe quoi, voici qu'à la surface de cette vase que nous formons crèvent déjà des bulles de paroles tout irisées des couleurs du ciel. »
 

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